74. Du mot à l’idée
20 août 2010 par schnauzerLes résultats de ma recherche sur la construction ‘a polyglot of races’ ne confirme pas que la forme soit entrée dans l’usage, malgré une évolution du sens de « polyglot » comme adjectif et nom (même commercial) notamment dans le sillage du bouleversement langagier que représente Internet. Comme l’informatique, cette innovation technologique est en train de modifier les langues autant sinon plus que ne l’ont fait les conflits mondiaux. Mais on n’a pas encore de confirmation où ‘polyglot’ veuille seulement dire {melting-pot} ou {mélange}. On notera que j’ai tenu compte des sources les moins sûres (y compris Wikipedia), la plus sûre restant Wordnet (voir marge de droite).
Il y a désormais un concurrent payant de Visuwords. Je ne donne pas le lien, mais on le trouvera en googlant « think map » ou « visual thesaurus ». Je leur reprocherais cependant de ne pas lier ‘concept’ à ‘idée’, dans leur réseau, mais s’il se sont servi du Thésaurus de Roget, je suppose que c’est à lui qu’il faut s’en prendre. Je n’ai pas cherché idée, mais concept. Mon vieux Crabb (1816) ne connaît pas concept, mais rattache conception à notion et le mot ‘idea’ apparaît dans le texte de l’article précédent, portant sur le trio conceive, understand, comprehend. Ce n’est pas un thésaurus, mais un dictionnaire de synonymes : English Synonyms Explained.
Revenons à nos moutons. Mon (moins) vieux Funk and Wagnalls est un tantinet plus précis que le Gdel à propos de ‘concept’ : a generalized idea formed by combining the elements of a class into the notion of one object (venant comme précision après l’expression « a mental image, esp. »). J’ai dit plus précis, mais pas nécessairement plus clair. On doit cependant s’interroger sur ‘notion’, et avec raison, car si l’on écarte « a vague conception » (avec raison), on n’a guère que « a general idea or impression » à se mettre sous la dent. Mais si l’on se replace dans la perspective humienne, on retiendra ‘impression’, ce qui dans la formulation du Gdel correspond aux perceptions de l’objet.
Mais ce n’est peut-être pas nécessaire et l’on peut y voir une béquille pour éviter la répétition du mot ‘idea’. On traduira en gros par « l’idée obtenue par généralisation en combinant les éléments d’une classe correspondant à la notion d’un objet. » Le Macmillan n’est guère secourable : notion ≝ mental image, conception, idea. Cependant, à ‘concept’, le son de cloche est distinct : (thought or notion esp.) a generalized idea or mental image formed on the basis of knowledge or experience.
Avant d’en tirer une théorie on s’habituera à l’idée que dans cette région du lexique l’air se raréfie. Macmillan fait de l’idée un synonyme tantôt de concept, tantôt d’image mentale, ou encore de forme abstraite et d’essence, ou bien de pensée ou de « something formulated by the mind ». On comprend peut-être mieux la tentation du nominalisme, surtout si en face, on n’a que le verbalisme. Notez que l’accusation de verbalisme suppose l’idée.
Paraphrasons F. & W. : Les éléments de la classe correspondent à la notion d’un objet et forment une idée générale. La représentation de la définition du Macmillan est nécessairement plus simple, mais les deux se complètent.

Les détours par le PR ne sont jamais inutiles. J’y ai glané l’avis de Rousseau, qui confirme les vues du F. & W. : « Les idées sont des notions des objets » ; on est en plein condillacisme. À propos de citation, j’ai une autre manifestation de la forme recueillie dans le roman de Faye Kellerman : « The front of the car was an inkblot of smashed body parts. » Mes excuses aux estomacs fragiles. Pour la qualité de la métaphore, c’est à elle qu’il faut adresser les reproches.
Je ne propose pas de substituer ‘polyglot’ à ‘inkblot’, mais la chose à de quoi intriguer. On peut se demander où je veux en venir avec mes définitions de concept, notion ou idée. Tiens, j’oubliais celle-là. Je ne vendrai pas la mèche avant de vous avoir présenté ce que j’ai trouvé dans le Hachette et le PL 1996. L’idée est une « élaboration mentale quelconque (Hachette) à propos d’une chose concrète ou abstraite, réelle ou irréelle ». Le PL est plus simple, et peut-être un peu court : « Représentation abstraite d’un être, d’un rapport entre des choses, d’un objet, etc. » Avec pour exemples, L’idée du beau, du bien.
Le bond vers ‘représentation’ est plus naturel que vers élaboration. Il est vrai que ce dernier a d’abord une dénotation biologique, mais le Robert signale l’acception qui fait notre affaire : ≝ ⊲travail de l’esprit sur des données, des matériaux qu’il utilise à certaines fins⊳.
Le PL 96 place la perception (≍ ce qui est perçu) dans ce qu’est une représentation, soit encore : ⊲image mentale, etc., dont le contenu se rapporte à un objet, à une situation, à une scène, etc., du monde dans lequel vit le sujet⊳. Comme Hachette est une encyclopédie (Multimédia, cédérom), on a droit à un développement, mais on s’en serait bien passé. La définition d’abord : ⊲ce par quoi un objet est présent à l’esprit (image, concept, etc.)⊳.
Le développement exige un sérieux que je n’ai pas. Pour le garder, il faut avoir été immunisé contre les dérives philosophiques, et encore. Celle-ci est étymo-théâtrale. Accrochez-vous. « présence des objets à l’esprit, contenu de pensée qui, en tant que tel, appartient à la pensée et, en même temps, renvoie à un objet visé comme objet de connaissance. La représentation implique une existence au second degré de l’objet, qui existe non seulement pour soi, mais aussi pour la connaissance. Le fait d’être connu le rend de nouveau présent, re-présent. » Cela rappelle les « meilleures » pages de Barthes.
Jefferson dirait avec bonhomie : « A little metaphor from time to time never hurt anyone. » Celui qui a écrit l’article est certainement passé outre la discussion dans Lalande (1926) à propos de la préférence qu’on les Anglo-Saxons pour ‘presentation’, auxquels Bergson voulait emboîter le pas, répudiant l’équivoque représentation (juillet 1901, p. 102, Bull. Soc. Philos.). Mais Ward montrait que déjà ‘presentation’ a une double relation, directe avec le sujet et à d’autres présentations. Ah, j’oubliais : ‘présentation’ ou ‘presentation’ est l’idée (idea) de Locke.
Bergson insiste sur le fait que la représentation ne devrait pas désigner l’objet présenté à l’esprit (on se demande par qui) pour la première fois. Il veut, linguiste éminent, comme on l’était alors, réserver la représentation aux idées et aux images qui portent la marque d’un travail antérieur. Mais si on le suit, à la lettre, comme il se doit, il faut alors faire état des re-représentations et ainsi de suite. Il ne lui est pas venu à l’esprit de décaler son numéro (il s’agit après tout de représentation). L’objet n’est pas présent à l’esprit, c’est sa représentation qui l’est, ou, pour employer un terme dangereux, son image. Il ne s’agit cependant pas d’une nouvelle existence ni au premier ni au second degré (si le second degré en question correspond à la définition du PR [à un autre niveau d'interprétation, incluant une distanciation, une métaphore, un jeu de mots]).
Donnerais-je dans la logomachie ? C’est l’ordinaire du nominaliste. Comme l’idée lui répugne, il s’en prend à ce qu’il a sous la main, ou les yeux. Sans vouloir noircir la mémoire de Bergson, on pourra simplement essayer de savoir quand une idée (ou une image) fait sa première apparition (pour en être sûr, il suffit de voyager et de n’aller que là où l’on est sûr de jamais être allé, sûr en outre de n’avoir jamais vu de photo (je me représente le Taj Mahal sans jamais y être allé) ni de film des endroits (quoique les films soient peu fiables, comme ils sont souvent tournés à des lieues du décor supposé). Pour les idées, c’est peut-être plus faciles, mais comme je n’ai personnellement pas de représentation de l’idée que le mot qui la représente… La mèche est éventée.
D’accord, en 1987, à Berlin-Est, j’ai vu la liberté (dans ma tête), parce qu’il est devenu très clair qu’elle consistait à avoir le choix (il faut avoir vu l’intérieur d’un grand magasin de l’Est soviétique, ou l’uniformité des produits offerts par le magasin de photographie). Mais ici on parle d’expérience et non d’abstraction. Il est plus difficile de se représenter la réciprocité logique [(p ⇒ q) ⇒ (q ⇒ p)].
En réalité, l’idée ne me répugne pas, même pas l’image, comme j’ai d’hallucinants cauchemars, mais quand je cherche à forcer la barrière du mot, quand je cherche le concept que toutes les théories ont cherché à me vendre, je ne vois que du vent, c’est-à-dire même pas un seul modèle de complet ou un seul modèle de télé. D’ailleurs a-t-on idée de vouloir se représenter ce qui est une représentation. Contrairement à Bergson, je ne dispute pas le ‘re-’, mais la représentation elle-même lorsqu’il s’agit d’une forme linguistique à laquelle aucun objet physique ni phénomène n’est attaché (passé, présent, futur, ce que j’appelle le temps abstrait). Inversement, une description lexicographique peut n’être d’aucune utilité pour se représenter l’objet dont il devrait être question. ‘poulaine’, en marine ancienne, ne me dit rien, même si je suis capable d’en identifier une partie : ≝ ⊲partie extrême avant d’un navire⊳. Il doit s’agir d’autre chose que de l’étrave, mais de quoi ?
Le PL 82, que j’avais ouvert au hasard, reproduit le texte du PL 18, mais en l’agrémentant de ‘partie’. Ce dernier n’a pas d’illustration, malheureusement, pour le navire, mais pour la chaussure à la poulaine, dont la pointe est recourbée (XIV-XVe s.). Si vous vous représentez un drakkar, ou une galère grecque, c’est encore plus recourbé. La chaussure, comme la proue, serait polonaise.
Il en va autrement avec la phrase-exemple de persienne : « les persiennes en fer sont souvent à plusieurs vantaux qui se replient les uns sur les autres ». Mais cela tient à l’expérience que j’ai eu de l’objet en question, même si elles sont choses rarissimes dans ce coin d’Amérique du Nord. Du mot à l’idée, disais-je, mais quand l’idée n’est pas la reproduction mentale d’un objet matériel ou d’une action faite ou éprouvée, d’un état connu, il n’est qu’un ensemble de mots, plus ou moins organisé et à défaut, un blanc, qui est souvent noir ou qui se transforme en sensation d’absence, de vide : l’incompréhension.
L’inconnaissable est encore un mot. schnauzer [Prochain billet : Pourquoi le sens est-il une asymptote ?]





