74. Du mot à l’idée

20 août 2010 par schnauzer

Les résultats de ma recherche sur la construction ‘a polyglot of races’ ne confirme pas que la forme soit entrée dans l’usage, malgré une évolution du sens de « polyglot » comme adjectif et nom (même commercial) notamment dans le sillage du bouleversement langagier que représente Internet.  Comme l’informatique, cette innovation technologique est en train de modifier les langues autant sinon plus que ne l’ont fait les conflits mondiaux.  Mais on n’a pas encore de confirmation où ‘polyglot’ veuille seulement dire {melting-pot} ou {mélange}.  On notera que j’ai tenu compte des sources les moins sûres (y compris Wikipedia), la plus sûre restant Wordnet (voir marge de droite).

Il y a désormais un concurrent payant de Visuwords.  Je ne donne pas le lien, mais on le trouvera en googlant « think map » ou « visual thesaurus ».  Je leur reprocherais cependant de ne pas lier ‘concept’ à ‘idée’, dans leur réseau, mais s’il se sont servi du Thésaurus de Roget, je suppose que c’est à lui qu’il faut s’en prendre.  Je n’ai pas cherché idée, mais concept. Mon vieux Crabb (1816) ne connaît pas concept, mais rattache conception à notion et le mot ‘idea’ apparaît dans le texte de l’article précédent, portant sur le trio conceive, understand, comprehend.  Ce n’est pas un thésaurus, mais un dictionnaire de synonymes :  English Synonyms Explained.

Revenons à nos moutons.  Mon (moins) vieux Funk and Wagnalls est un tantinet plus précis que le Gdel à propos de ‘concept’ :  a generalized idea formed by combining the elements of a class into the notion of one object (venant comme précision après l’expression « a mental image, esp. »).  J’ai dit plus précis, mais pas nécessairement plus clair.  On doit cependant s’interroger sur ‘notion’, et avec raison, car si l’on écarte « a vague conception » (avec raison), on n’a guère que « a general idea or impression » à se mettre sous la dent.  Mais si l’on se replace dans la perspective humienne, on retiendra ‘impression’, ce qui dans la formulation du Gdel correspond aux perceptions de l’objet.

Mais ce n’est peut-être pas nécessaire et l’on peut y voir une béquille pour éviter la répétition du mot ‘idea’.  On traduira en gros par « l’idée obtenue par généralisation en combinant les éléments d’une classe correspondant à la notion d’un objet. »  Le Macmillan n’est guère secourable :  notion ≝ mental image, conception, idea.  Cependant, à ‘concept’, le son de cloche est distinct :  (thought or notion esp.) a generalized idea or mental image formed on the basis of knowledge or experience.

Avant d’en tirer une théorie on s’habituera à l’idée que dans cette région du lexique l’air se raréfie.  Macmillan fait de l’idée un synonyme tantôt de concept, tantôt d’image mentale, ou encore de forme abstraite et d’essence, ou bien de pensée ou de « something formulated by the mind ».  On comprend peut-être mieux la tentation du nominalisme, surtout si en face, on n’a que le verbalisme.  Notez que l’accusation de verbalisme suppose l’idée.

Paraphrasons F. & W. :  Les éléments de la classe correspondent à la notion d’un objet et forment une idée générale.  La représentation de la définition du Macmillan est nécessairement plus simple, mais les deux se complètent.

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Les détours par le PR ne sont jamais inutiles.  J’y ai glané l’avis de Rousseau, qui confirme les vues du F. & W. :  « Les idées sont des notions des objets » ;  on est en plein condillacisme.  À propos de citation, j’ai une autre manifestation de la forme recueillie dans le roman de Faye Kellerman :  « The front of the car was an inkblot of smashed body parts. »  Mes excuses aux estomacs fragiles.  Pour la qualité de la métaphore, c’est à elle qu’il faut adresser les reproches.

Je ne propose pas de substituer ‘polyglot’ à ‘inkblot’, mais la chose à de quoi intriguer.  On peut se demander où je veux en venir avec mes définitions de concept, notion ou idée.  Tiens, j’oubliais celle-là.  Je ne vendrai pas la mèche avant de vous avoir présenté ce que j’ai trouvé dans le Hachette et le PL 1996.  L’idée est une « élaboration mentale quelconque (Hachette) à propos d’une chose concrète ou abstraite, réelle ou irréelle ».  Le PL est plus simple, et peut-être un peu court :  « Représentation abstraite d’un être, d’un rapport entre des choses, d’un objet, etc. »  Avec pour exemples, L’idée du beau, du bien.

Le bond vers ‘représentation’ est plus naturel que vers élaboration.  Il est vrai que ce dernier a d’abord une dénotation biologique, mais le Robert signale l’acception qui fait notre affaire :  ≝ ⊲travail de l’esprit sur des données, des matériaux qu’il utilise à certaines fins⊳.

Le PL 96 place la perception (≍ ce qui est perçu) dans ce qu’est une représentation, soit encore :  ⊲image mentale, etc., dont le contenu se rapporte à un objet, à une situation, à une scène, etc., du monde dans lequel vit le sujet⊳.  Comme Hachette est une encyclopédie (Multimédia, cédérom), on a droit à un développement, mais on s’en serait bien passé.  La définition d’abord :  ⊲ce par quoi un objet est présent à l’esprit (image, concept, etc.)⊳.

Le développement exige un sérieux que je n’ai pas.  Pour le garder, il faut avoir été immunisé contre les dérives philosophiques, et encore.  Celle-ci est étymo-théâtrale.  Accrochez-vous.  « présence des objets à l’esprit, contenu de pensée qui, en tant que tel, appartient à la pensée et, en même temps, renvoie à un objet visé comme objet de connaissance.  La représentation implique une existence au second degré de l’objet, qui existe non seulement pour soi, mais aussi pour la connaissance.  Le fait d’être connu le rend de nouveau présent, re-présent. »  Cela rappelle les « meilleures » pages de Barthes.

Jefferson dirait avec bonhomie :  « A little metaphor from time to time never hurt anyone. »  Celui qui a écrit l’article est certainement passé outre la discussion dans Lalande (1926) à propos de la préférence qu’on les Anglo-Saxons pour ‘presentation’, auxquels Bergson voulait emboîter le pas, répudiant l’équivoque représentation (juillet 1901, p. 102, Bull. Soc. Philos.).  Mais Ward montrait que déjà ‘presentation’ a une double relation, directe avec le sujet et à d’autres présentations.  Ah, j’oubliais :  ‘présentation’ ou ‘presentation’ est l’idée (idea) de Locke.

Bergson insiste sur le fait que la représentation ne devrait pas désigner l’objet présenté à l’esprit (on se demande par qui) pour la première fois.  Il veut, linguiste éminent, comme on l’était alors, réserver la représentation aux idées et aux images qui portent la marque d’un travail antérieur.  Mais si on le suit, à la lettre, comme il se doit, il faut alors faire état des re-représentations et ainsi de suite.  Il ne lui est pas venu à l’esprit de décaler son numéro (il s’agit après tout de représentation).  L’objet n’est pas présent à l’esprit, c’est sa représentation qui l’est, ou, pour employer un terme dangereux, son image.  Il ne s’agit cependant pas d’une nouvelle existence ni au premier ni au second degré (si le second degré en question correspond à la définition du PR [à un autre niveau d'interprétation, incluant une distanciation, une métaphore, un jeu de mots]).

Donnerais-je dans la logomachie ?  C’est l’ordinaire du nominaliste.  Comme l’idée lui répugne, il s’en prend à ce qu’il a sous la main, ou les yeux.  Sans vouloir noircir la mémoire de Bergson, on pourra simplement essayer de savoir quand une idée (ou une image) fait sa première apparition (pour en être sûr, il suffit de voyager et de n’aller que là où l’on est sûr de jamais être allé, sûr en outre de n’avoir jamais vu de photo (je me représente le Taj Mahal sans jamais y être allé) ni de film des endroits (quoique les films soient peu fiables, comme ils sont souvent tournés à des lieues du décor supposé).  Pour les idées, c’est peut-être plus faciles, mais comme je n’ai personnellement pas de représentation de l’idée que le mot qui la représente…  La mèche est éventée.

D’accord, en 1987, à Berlin-Est, j’ai vu la liberté (dans ma tête), parce qu’il est devenu très clair qu’elle consistait à avoir le choix (il faut avoir vu l’intérieur d’un grand magasin de l’Est soviétique, ou l’uniformité des produits offerts par le magasin de photographie).  Mais ici on parle d’expérience et non d’abstraction.  Il est plus difficile de se représenter la réciprocité logique [(pq) ⇒ (qp)].

En réalité, l’idée ne me répugne pas, même pas l’image, comme j’ai d’hallucinants cauchemars, mais quand je cherche à forcer la barrière du mot, quand je cherche le concept que toutes les théories ont cherché à me vendre, je ne vois que du vent, c’est-à-dire même pas un seul modèle de complet ou un seul modèle de télé.  D’ailleurs a-t-on idée de vouloir se représenter ce qui est une représentation.  Contrairement à Bergson, je ne dispute pas le ‘re-’, mais la représentation elle-même lorsqu’il s’agit d’une forme linguistique à laquelle aucun objet physique ni phénomène n’est attaché (passé, présent, futur, ce que j’appelle le temps abstrait).  Inversement, une description lexicographique peut n’être d’aucune utilité pour se représenter l’objet dont il devrait être question.  ‘poulaine’, en marine ancienne, ne me dit rien, même si je suis capable d’en identifier une partie :  ≝ ⊲partie extrême avant d’un navire⊳.  Il doit s’agir d’autre chose que de l’étrave, mais de quoi ?

Le PL 82, que j’avais ouvert au hasard, reproduit le texte du PL 18, mais en l’agrémentant de ‘partie’.  Ce dernier n’a pas d’illustration, malheureusement, pour le navire, mais pour la chaussure à la poulaine, dont la pointe est recourbée (XIV-XVe s.).  Si vous vous représentez un drakkar, ou une galère grecque, c’est encore plus recourbé.  La chaussure, comme la proue, serait polonaise.

Il en va autrement avec la phrase-exemple de persienne :  « les persiennes en fer sont souvent à plusieurs vantaux qui se replient les uns sur les autres ».  Mais cela tient à l’expérience que j’ai eu de l’objet en question, même si elles sont choses rarissimes dans ce coin d’Amérique du Nord.  Du mot à l’idée, disais-je, mais quand l’idée n’est pas la reproduction mentale d’un objet matériel ou d’une action faite ou éprouvée, d’un état connu, il n’est qu’un ensemble de mots, plus ou moins organisé et à défaut, un blanc, qui est souvent noir ou qui se transforme en sensation d’absence, de vide :  l’incompréhension.

L’inconnaissable est encore un mot.  schnauzer [Prochain billet :  Pourquoi le sens est-il une asymptote ?]

73. De la caricature du sens

17 août 2010 par schnauzer

a.  Le sous-titre est évidemment le programme que je promettais.  « Mot, concept, référent », mais je croyais en avoir fini trop vite avec le sens, car je suis malencontreusement tombé sur le développement encyclopédique que lui consacre le Gdel, et il y a un os.  Le rédacteur parle de Ferdinand comme de son pote.  Il nous explique (le lexicographe, pas Ferdinand) que c’est parce le terme de ‘sens’ est trop vague pour être intégré tel quel dans le cadre des théories linguistiques (à l’entrée de celles-ci, il y a une pancarte qui dit No meaning allowed).  « c’est pourquoi, continue-t-il, il ne reçoit que des définitions partielles, spécialisées, voire négative. »  J’ajouterais :  caricaturale.

b.  On pourrait lui faire remarquer qu’il en va de même pour ‘valeur’ (car c’est naturellement à cela qu’il en vient) et contenu, qu’utilise Saussure dans sa discussion des mots « exprimant des idées voisines ».  Saussure lui préfère (ben tiens) « le terme de valeur, seul apte à exprimer les relations que les signes entretiennent dans le découpage réciproque de la matière phonique et de la matière conceptuelle. »  Vous notez, n’est-ce, l’homologie.  Le son c’est la valeur.  Où est passé notre âne ?

c.  Je continue, car c’est de la poésie pure :  « Ainsi appréhendé, le sens émanant de la langue doit être distingué des entités extralinguistiques auxquelles l’usage de la langue renvoie lorsque s’exerce sa fonction référentielle ».  S’agit-il toujours de Saussure ?  Décidément, on ne prête qu’aux riches.  « Le sens d’un terme n’est pas la description d’un référent, mais seulement un ensemble de propriétés différentielles qui, l’opposant aux autres termes, permettent la référence. »  Le reste de la présentation ne présente pas d’intérêt majeur, citant Bloomfield et les générativistes chez qui le sens se manifeste dans la phrase sous forme d’identité (paraphrase), de pluralité (ambiguïté) et d’absence (asémantisme).  Le Gdel se rattrape avec l’article sémantique.  Trop long pour être abordé ici.

d.  Je suis à peu près sûr que dans le Cours il n’est pas question de la référence (un rapide coup d’œil à l’index et à la table le confirme), et la différentialité est illustrée par une affirmation dont on serait en peine de donner des preuves :  si dans une série un terme venait à disparaître, sa valeur irait aux autres [texto  : si ‘redouter’ n'existait pas, tout son contenu irait à ses concurrents] .  Il n’est pas non plus question du sens, puisque le terme qu’emploie Saussure est ‘signification’.  S. suggère même que la valeur pourrait être un élément de la signification.  Mais obnubilé par la différence, il ne voit pas qu’elle n’est possible que sur du même.  ‘semeur’ ne s’oppose pas à ‘senneur’, ni d’ailleurs ‘main’ à ‘pain’, comme le font croire les fonctionnalistes, pour s’en convaincre, il suffit de porter le test de commutation à l’échelle de l’unité lexicale :  j’ai acheté un pain/un nain/un bain/un saint.

e.  Je me disais, en me relisant, hier soir, que la sémantique proposée par le dictionnaire devient vite une caricature.  Mais aujourd’hui, j’étendrais la réflexion à ma propre démarche ici.  Est-il possible de dépasser la caricature dans la présentation de la sémantique ?  Dans le développement du Gdel il y a naturellement de la mauvaise foi, comme on passe plus de temps sur une ligne de Saussure que sur les trente ans de la GG (le Tome 9 est de 1985).  À ce point de vue, on peut aussi bien aller voir du côté de la signification, que le Gdel réserve aux logiciens, notamment Husserl qui, d’après les exemples, reprend la discussion de Frege.

f.  En passant :  Napoléon est un grand général ;  Ingres est un médiocre violoniste ;  (l’unité de sens est préservée, mais pas dans :  « Vert est ou »).  En fait, dans une démarche comme celle-ci on peut faire usage du principe épistémologique dont j’ai tracé la figure :

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g.  La pertinence qui fonde le rapport d’une propriété à son objet est soumise à la double contrainte de la spécificité et de la généralité.

h.  Revenons brièvement au concept, sans pourtant adopter la bipartition de Husserl, concept formel et concept matériel (bien que dans Sens et dénotation je parle d’un référent matériel [toutefois sa représentation cognitive ne l'est pas].  La définition qu’en donne le Gdel est un peu plus substantielle que celle qu’on a vue la dernière fois.  « Idée générale et abstraite que se fait l’esprit humain d’un objet de pensée concret ou abstrait, et qui lui permet de rattacher à ce même objet les diverses perceptions qu’il en a, et d’en organiser les connaissances. »

i.  La généralité peut se décrire comme l’application d’un terme à un grand nombre d’individus (ou éléments d’un ensemble) dans son opposition à ce qui est particulier.  [Je m'inspire du PR, mais on trouve les mêmes informations dans Cuvillier.]  Normalement, on attend d’une discipline scientifique qu’elle tende à une certaine généralité (reproductibilité) et non qu’elle se contente du singulier.  Le choix s’est porté sur spécificité plutôt que sur particularité, comme la langue courante fait de celle-ci un caractère distinctif.  Il n’est donc pas obligatoire que le contraire de général soit l’espèce (cf. genre), mais une « partie de l’extension » du sujet, comme dit Cuvillier en parlant de la logique ou le « petit groupe » de Robert.

j.  L’abstraction consiste à considérer à part ce qui d’habitude forme un ensemble ;  le PR y voit un élément (qualité ou relation) d’une notion.  Les exemples qu’il donne sont des qualités :  la couleur et la forme.  Dans le sens courant, il s’agit d’une idée abstraite (ce qui est une autodéfinition), s’opposant à représentation concrète et réalité vécue.

k.  Comme on le voit, à mesure que l’on progresse, les choses tendent à se compliquer.  J’ai quelque part un tableau comparatif des diverses définitions, réalisé pour un « Traité des idées », qui n’a jamais été achevé, sans doute parce que j’étais à court d’idées.  Le voici :

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l.  Si l’on relit la définition du Gdel (en h.), on a en présence de nombreux éléments qui gagneraient à être spatialisés, c’est-à-dire à former ce que j’appelle une synèse.  Mais il faut d’abord y voir clair.

m.  Paraphrase 1 :  l’esprit humain se fait une idée générale et abstraite d’un objet de pensée concret ou abstrait.  Paraphrase 2 :  l’esprit humain rattache les diverses perceptions qu’il a de l’objet de pensée à celui-ci au moyen de l’idée générale et abstraite.  Paraphrase 3 :  l’esprit humain organise les connaissances de l’objet de pensée au moyen de l’idée abstraite et générale.  Pas évident.  Surtout (2) qui tient de l’acrobatie.  Il faudrait déterminer si l’objet de pensée est vraiment pensé avant d’être idée, quand il est perception, ou s’il n’est pensé qu’au moyen de l’idée.  Binet pourrait peut-être nous aider, qui voyait un syllogisme déjà dans la perception, mais ici, je ne vois pas comment intégrer la paraphrase 2 au premier graphique qui m’est venu, après diverses tentatives globales qui échouaient les unes après les autres.

1
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n.  Il en va de même pour la paraphrase 3, qui serait mieux rendue par un schéma de principe (décrivant un processus).  D’ailleurs on n’a aucune idée de ce en quoi consiste l’organisation en question.  Comme les livres dans une bibliothèque, comme les articles d’un livre de comptabilité ?  Il semble que Saussure était allergique à l’idée d’une nomenclature.  On peut imaginer un cycle, pour (2), comme pour (3) :

2
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3
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o.  Le statut cognitif du concept n’est donc pas beaucoup plus clair.  Il nous faut trancher pour lui.  Mais on doit pour cela l’obliger à abandonner l’idée qu’il est un objet de pensée.  L’objet de pensée n’est que ce qui est pensé (pas ce qui est vu, entendu, touché ou senti aux deux sens de sentir).  L’arbre qui barre la route n’est objet de pensée que si je le pense.  C’est ce que j’ai appelé le référent notionnel et qui, contrairement au référent matériel (l’arbre-image), n’est pas une représentation cognitive.  Une illustration de la chose consiste par exemple à prendre ‘condor’ dans le Petit Larousse et à lire la description :  « grand vautour des Andes ».  L’illustration du PL est le référent matériel de la dénotation de ‘condor’ et la définition est une approximation du référent notionnel, assimilable à la représentation cognitive.  Ce qu’illustre entre autres le graphique qui suit :

dénotation

p.  Vous pouvez parler de signe, d’idée (les Encylopédistes le faisaient au XVIIIe siècle) et même de concept, mais s’il ne s’agit pas de la mémorisation d’une perception reproductible (objet ou image, par ex.) par le cerveau, vous ne maniez rien d’autre que des mots.  Mais un nominaliste de mon espèce ne vous en fera pas grief et ne vous obligera pas à grossir les rangs des empiristes.

q.  Avant de clore ce billet longuet, je repensais à la phrase anglaise que j’avais citée a contrario à propos du concept universel, c’est-à-dire indépendant des langues.  Qu’advient-il des multiples concepts des sortes de neige de l’Inuit quand on est né et que l’on passe toute sa vie au bord de l’Amazone ?  J’ai mieux :  une citation de Faye Kellerman, dans Street Dreams, où l’on se demande à quel concept se raccrocher :  « My district (c’est la fille de Peter Decker qui parle, devenue agent de police) is a real polyglot of races. »

72. Mot, concept, sens : intelligibles ?

15 août 2010 par schnauzer

Bulletin de santé du Corpus (page 4) :  il reste 20 phrases à réévaluer et on pourra procéder au dernier passage.  Deux choses à retenir :  les conclusions ne réserveront probablement pas de surprise par rapport à la question posée dès la première étude.  Il n’y a pas de phrase sémantique en dehors de cas très spéciaux (métalinguistique, stricte abstraction ou pure affectivité).  Il s’ensuit qu’il n’y a pas non plus de « phrase asémantique ».  Il est cependant parfaitement possible de se trouver en face de phrases inintelligibles (sans masochisme, je ne parle pas des miennes où la thyroïde le dispute à l’antihistaminique que je suis obligé de prendre…  quand la dépression ne me turlupine pas).  C’est d’ailleurs d’intelligibilité qu’il va être question.

Il n’y a pas si longtemps, je disais en plaisantant à demi qu’en un autre siècle on m’accuserait de nominalisme.  Or ma sortie contre le signifié de Saussure dans le dernier billet m’a fait faire un petit examen de conscience.  Que sais-je exactement du nominalisme ?  Bien sûr, je ne vais pas demander ma carte de membre en règle (j’ai assez des deux cartes qui certifient que je suis vieux).  Je suis allé droit au GDEL (Grand dictionnaire encyclopédique Larousse - celui-là je ne le vendrai pas).  Si j’étais nominaliste, comme je l’ai découvert, je serais en assez mauvaise compagnie, même si elle est un peu mélangée.  J’y côtoierais Quine, Russell, Wiener, et certains autres spécialistes de logique mathématique (‘autres’ n’est pas par rapport à moi, mais par rapport à Russell et Quine).  Mais je ne suis pas prêt à remplacer les relations sémantiques par celle de classe de classes.  Dans la théorie des opérations sémantiques, la relation peut être un troisième objet (si la relation est entre deux objets).

Je ne me propose pas de rapporter la teneur de l’article du Gdel, qui fait 4/5e d’une colonne.  En physique, on en parle comme d’instrumentalisme, mais l’ultime conséquence, selon l’auteur de l’article (peut-être Largeault), est le phénoménalisme.  Accrochez-vous, je cite :  « tout énoncé physique doit pouvoir être réduit à un énoncé portant sur des complexes de sensations.  Bonjour Docteur Bloomfield !  En effet, si le Gdel est moins bavard sur l’instrumentalisme de Dewey, il ne manque pas de signaler qu’on s’apparente au pragmatisme et à l’empirisme.

Mais au lieu de fricoter dans les parages d’un empirisme délétère, revenons à notre démarche de débroussaillage qui d’ailleurs cueille au passage un exemple de ce qui pourrait constituer quelque chose d’inintelligible.  Je parle de la citation empruntée au Gdel et plus particulièrement du syntagme « énoncé physique ».  Sans faire l’âne pour avoir du son (et recueillir une volée de bois vert), on peut se demander en quoi un tel énoncé consiste.  D’ailleurs ce n’est pas l’énoncé qui serait « physique » (admettons qu’il veuille dire « prononcé par un locuteur »), mais l’énonciation.  Ce qui est prononcé n’est d’ailleurs pas un énoncé avant d’avoir été reconnu comme tel, il s’agit d’abord d’une suite de sons articulés.  À moins qu’il s’agisse de la physique (= un énoncé de physique), suivant la piste instrumentaliste dessinée par le principe d’incertitude.

Tenons-nous en au programme.  M’accuser de nominalisme ne règle pas le problème et le rasoir d’Occam, s’il retranche les relations « en soi », coupe dans le vif du rapport entre a et b.  Les relations sémantiques ne sont d’ailleurs pas des « en soi » (ni des anchois).  Ternaire, disais-je, minimalement.  Mais on reporte la discussion de la « réalité » des relations à un prochain billet.  Il est ici question de la réalité du concept, puisqu’on a liquidé le signifié.

En effet, dans l’application d’une règle d’inférence sémantique, il n’y a pas de « signifié ».  Le sens (du mot ou de l’expression) est remplacé par une valeur qui lui est substituable.  On constate par cette formule que la règle était déjà dénotativement-compatible, puisque le mot ‘bâté’ en présence, en situation, d’une bête de somme ne donne pas lieu à une substitution.  En l’absence, dans le contexte comme dans la situation de cette bête de somme, et en cooccurrence avec ‘âne’, l’expression peut se voir substituer par le sujet témoin (Robert) {ignorant} ou {lourdaud}.

La théorie des opérations sémantiques fait également l’économie de la notion de sème.  Le sujet interprète (vous, en me lisant) procède, parmi les opérations sémantiques, à une conversion implicite faisant d’un mot un élément de sens pouvant figurer au poste de la valeur.  Autrement dit, on ne suppose pas l’existence des éléments de sens comme tels (comme Saussure supposait l’existence du signifié).  Dans le modèle sémiocognitif (voir ici la page Sens et dénotation), le sémiolexique intégré à l’encyclopédie du sujet (ses connaissances du monde) n’est pas en deux parties, d’une part les mots et de l’autre les sens correspondants.  On n’y trouve que les mots, formant des synèses et des ébauches de sémiogramme (devenu le sagittal relationnel).

Autrement dit, d’un point de vue pratique, et sans jouer du rasoir, même si c’est celui d’Occam (personnellement, je préfère le barbier de Beaumarchais), quand le dictionnaire, en l’occurrence le Petit Robert, nous explique que le sens est une « Idée ou [un] ensemble d’idées intelligible que représente un signe ou un ensemble de signes », il s’avance beaucoup.  D’ailleurs, que doit-on comprendre par « idée ou ensemble d’idées intelligible » ?  On imagine que l’adjectif vaut pour les deux.  Mais qu’est-ce qu’une idée intelligible ?  Ou mieux, que peut être une idée inintelligible ?  On sait que le non-sens c’est « ce qui est dépourvu de sens » et que cela peut s’appliquer à cette série :  « phrase, proposition, raisonnement ».

Si l’on se reporte à l’article inintelligible, on ne trouve que « raisonnement » qui se rapproche d’idée ;  autrement, il y a des choses, mais comme elles sont marmonnées, ce sont des paroles, des mots…  ‘intelligible’ n’est pas plus utile :  « qui peut être compris, est aisé à comprendre » (l’acception 2, marquée courant).  Les exemples sont texte, propositions, chose (on se souviendra que les choses peuvent être dites ou écrites).  Pas d’idée.  D’ailleurs les idées ne se promènent pas toute nues (pour mêler le sensible à l’intelligible), elles ne sortent que sous le couvert des mots.  Je ne veux pas dire que l’inintelligible n’existe pas ni que l’intelligible est plus rare qu’on ne pense, mais simplement que ce n’est pas l’idée qui l’est (l’un ou l’autre), mais le ou les signes qui en tiennent lieu.  On prendra la citation de Valéry comme test :  « On est accessible à la flatterie dans la mesure où soi-même on se flatte. »

L’énoncé est plus ou moins compréhensible, selon ce qu’on veut y voir (ou peut y voir, mais ce n’est plus l’idée de Valéry, mais la nôtre).  Peut-être que l’idée de Valéry n’est perceptible que par le contexte plus étendu du passage et non dans les limites étroites de la phrase.  Je ne le saurai jamais.  Donc il faut défalquer intelligible de la définition que proposait Robert.  La faux plutôt que le rasoir (cf. l’étymologie de ‘défalquer’).  Le linguiste peut toujours se raccrocher au concept, comme à la rampe, mais à ses risques et périls.  « Représentation mentale générale et abstraite d’un objet. »  Il longe un gouffre.  Même si l’on m’assure qu’il y a des objets de pensée (Bally parlait d’unités de pensée et mettait en doute l’unité « lexicologique » — son expression).

On comprend mal que je me fasse autre chose comme représentation de la relation (sémantique) qu’une « représentation abstraite ».  Mais essayez de vous faire une représentation abstraite d’un objet concret, d’une tasse de café ou d’une relation sexuelle, par exemple.  Admettons que je sois assez naïf pour croire que les concepts soient indépendants des langues (c’est un exemple du dictionnaire), quelle représentation vais-je me faire de 1) concept (au pluriel, s’il vous plaît), 2) indépendance, 3) de langue et que veut dire la phrase anglaise The French have a word for it ?

[À suivre :  mot, concept, référent]  schnauzer

71. Le sujet comme objet

14 août 2010 par schnauzer

Rapport ternaire, ai-je dit, en substance.  Parce qu’il ne s’agit pas vraiment d’une partie :  on songe aux cartes, mais ce pourrait être un sport, comme je le suggérais avec l’allusion à l’escrime où le sujet et l’objet croiseraient le fer.  J’étais également un peu discourtois pour notre sujet (je parle ici du sujet humain, le sens, lui, s’en fiche).  Je lui prêtais une ignorance délibérée (un refus de connaître) de ce qui permet de construire d’une part le sens et de l’autre la signification et de les confondre allégrement, s’autorisant ainsi à faire du sens l’équivalent d’une fantaisie, au sens de caprice, tandis que le sémanticien s’acharne à en cerner la chimère.

En fait, le sujet humain, qu’on appelle en linguistique le locuteur ou le sujet parlant, peut se donner raison en « regardant dans le dictionnaire ».  Le sens est chose fantasque dans le lexique, homonyme ici (direction) et polysémique là (sensation).  Les lexicographes lui tendent la perche.  L’évidence, de cela tombe sous le sens est rangée sous la « faculté d’éprouver les impressions que font les objets matériels ».  Plus loin, dans le même article on trouve, comme dans un bazar, le sens des affaires, le bon sens, le sens commun, en un sens et son paradigme (avis), le point de vue… et finalement le sens qu’on trouve dans un dictionnaire, mais difficile à distinguer dans le monstre à trois têtes qu’il forme avec le concept « évoqué », le calembour et la raison d’être (justification de l’existence d’un objet de pensée).  La confusion est bien entretenue, avec Mme de Staël, Proust, Camus et Caillois, sans négliger Sartre.

Il est entendu que je parle du traitement lexicographique que nous réserve le Petit Robert et qui est paradoxalement le plus faible qui soit, même si le TLF le bat pour ce qui est de la confusion (surtout entre sens et signification).  Je reconnais que le terrain est piégé et même miné, quand il ne s’agit pas tout simplement de sables mouvants.  Ce n’est donc pas une critique sérieuse de ma part, mais bien un moyen d’illustrer les chausse-trapes que le langage (ici la langue française) réserve à celui qui s’ingénie ou se risque à faire la part belle au sens.  On a un aperçu des difficultés avec les exemples que je reproduis ici, qui forment une suite dans le PR.

« Cette allégorie a un sens très profond » (Mme de Staël).  « Des expressions dénuées de sens » (Proust). L’amour « est un mot qui n’a pas de sens » (Louÿs)

La formulation qui précède ces exemples est trompeuse.  Il serait question de l’« Idée ou ensemble d’idées intelligible que représente un signe ou un ensemble de signes. »  Ce que semble confirmer le premier exemple :  « chercher le sens d’un mot, d’une expression, d’une phrase (! - passons) ».  Même un sémanticien pourrait s’y laisser prendre, mais il serait oublieux (pendable) de la pierre que Saussure a jeté dans le jardin de Bréal, c’est-à-dire que le sens est un concept (le signifié, bien sûr, où avait-on la tête ?).

Seul Proust s’en tire avec les honneurs.  Mme de Staël est déjà à l’acception 2 de cette troisième division, soit la justification, pour laquelle sont cités Camus et Caillois :  « Il s’agissait de savoir si la vie devait avoir un sens pour être vécue » (Camus). « l’unique moyen dont il dispose pour donner un sens à son engagement consiste à le maintenir envers et contre tout » (Caillois).  C’est aussi le cas de Pierre Louÿs.  Si notre sujet comprenant ou notre sujet interprète se méprend sur le sens on ne lui en fera pas grief ;  il a d’illustres prédécesseurs.

Aujourd’hui, naturellement, il m’est impossible de m’imaginer quelle serait ma réaction en découvrant ce qui passe pour l’écho d’une science, c’est-à-dire la définition linguistique qui est donnée du sens et introduite par la balise «  Spécialt » (spécialement :  dont le champ d’application est restreint, selon le PR) :  Concept évoqué par un mot, une expression, correspondant à une possibilité de désignation (objet, sentiment, relation, etc.)

Pourquoi n’y ai-je pas pensé plutôt ?  La solution était à portée de main.  Il suffisait de répéter Saussure et si l’on se reporte à ‘valeur’, c’est encore mieux.  Ling. Sens (d’un mot) limité ou précisé par son appartenance à une structure (champ associatif, contexte). « Dans la langue, chaque terme a sa valeur par son opposition avec tous les autres termes » (Saussure).  Sans vouloir faire la mauvaise tête, je reprendrai mon argument contre l’universelle :  notre sémiologue en chef avait donc recensé et comparé tous les mots entre eux.  C’est prendre l’allégorie pour la réalité.  Sans être négatif, on peut soupçonner que cette valeur-là est celle des échecs.

Il nous faut donc être plus conciliant avec notre sujet aux prises avec le sens.  Imaginons le labeur, s’il cherche à comprendre.  Combien de mots me reste-t-il à comparer, pardon, à opposer ?…  On comprend mieux la réaction de tout un chacun :  « ça ne veut rien dire ».  Enfoncé, le rapport ternaire.  On est au centre d’un kilogone (voir le billet 22, 23 septembre 2009), ou plutôt d’un mégagone, compte tenu de la polysémie pour laquelle le grand manitou ne semble pas avoir fait de provision explicite, à part le déplacement des pièces (Bally, son élève, voulait même en changer le nom si je ne me trompe).  Le dictionnaire de langue française ne compte que les mots, généralement.

Mais je perds de vue que notre locuteur est plus ambitieux.  Il affirmera savoir ce qu’il dit aussi bien ce qu’il lit, ce en quoi il se leurre car le rapport du sujet linguistique à l’objet sémantique n’a qu’une face.  Soyons clair :  il n’y a d’objet sémantique qu’interprété comme tel (peu importe la valeur que vous lui donnez :  libre à vous d’interpréter ‘perceur’ comme dérivé de ‘percer’ dans « ce chanteur a percé »).  Autrement dit, seul l’interprète se livre à l’interprétation, la production du discours ne peut pas présupposer l’antériorité de l’objet sémantique.  On peut lui reconnaître un objet de pensée (une idée inintelligible, comme semble le suggérer le PR), une intention, mais pas de sens.  C’est en grande partie par psittacisme que fonctionne la production du discours (cf. L. Dugas, 1896).

On fera exception pour les textes sur lesquels on planche, où l’interprétation se mêle à la rédaction (c’est-à-dire qu’il y a alternance, mais pas d’imprégnation — résistons à la métaphore).  Mais même là, ce n’est pas toujours le cas.  Tandis que notre récepteur, s’il veut comprendre, doit interpréter.  Ce qui nous égare souvent dans ce domaine, c’est la mémoire que bien des auteurs invoquent comme une sorte de dictionnaire, où chaque mot serait suivi de son acception, alors qu’en réalité la forme la plus fréquente de la mémorisation d’un mot consiste dans ses « fréquentations » (non, ce n’est pas de l’animisme), autrement dit les contextes linguistiques et situationnels dans lesquels ils ont été vus et entendus le plus grand nombre de fois.  Josette Rey-Debove elle-même indiquait qu’on a difficilement une autre idée du lexique que celle que nous offre le dictionnaire, mais le lexique est une construction théorique du linguiste.

Comme la structure linguistique d’ailleurs.  Quand le dictionnaire parle d’un champ associatif comme structure, il se moque de son lecteur.  Un assemblage n’est pas une structure.  On admettra qu’il y a des constructions grammaticales, mais c’est un singulier abus de langage que de voir dans les rapports entre les mots des structures, où on chercherait en vain les solidarités et l’interdépendance typique d’une structure.  Le Petit Larousse 1982 que j’avais ouvert à ‘unité’ (pour voir s’il y avait quelque chose entre le kilo et le méga), ajoute une condition qui risque d’enivrer les structuralistes :  (il s’agit des parties de l’ensemble) « [elles] ne prennent sens que par rapport à l’ensemble. »  Excellent.  Le sens d’une traverse qu’on nomme échelon lui vient de sa participation à une échelle.  Une minute de silence et de respect.  En passant, admirez l’audacieuse construction :  « prendre sens ».

Je dirais plutôt que l’échelon prend tout son sens si on le manque et qu’on se casse la figure.  Par ailleurs, aligner contexte et champ (qu’il soit conceptuel, notionnel, sémantique ou lexical) consiste encore à abuser le lecteur.  Naturellement, je prends contexte au sens strict d’environnement linguistique.  En quoi consiste l’abus ?  Le champ est extrait de l’examen des contextes et n’est structure que parce qu’il est construit (de manière abstraite).  La métaphore agricole ou hippique (ou encore militaire) risque là aussi d’être un leurre.  Comme la langue n’existe pas physiquement, le champ en question n’a pas d’étendue (ce n’est pas un corps, diraient les anciens philosophes).  Le PR dit précisément « ensemble (je veux bien) structuré (par qui ?) ».  Le linguiste.  La seule structure où le linguiste n’est pas le constructeur est celle de la phrase.  La syntaxe le précédait.

D’ailleurs le dictionnaire cherche à nous hypnotiser avec son énumération :  champ « conceptuel, notionnel.  Champ sémantique, lexical ».  Diffèrent-il vraiment ?  Certainement pas le conceptuel et le sémantique (témoin, Mounin) et si le champ lexical qu’il favorisait diffère c’est en ce qu’il constitue le vocabulaire d’un domaine, donc une nomenclature organisée « à plat » (ou tridimensionnellement).

Le seul à construire (et pas le sens) c’est le sujet parlant :  il se sert des règles syntaxiques qui subsistent dans sa mémoire et sa construction n’est pas toujours solidaire où les parties seraient interdépendantes et prendraient sens de leur syntaxe.  Invérifiable, et la phrase de Tesnière le montre bien.  La syntaxe est irréprochable et la phrase absurde (de l’aveu de son auteur).  « Le silence vertébral indispose la voile licite. »  La côte est-elle en vue ?  Pas sûr.  Et ce brouillard se lèvera-t-il ?

Au menu, bientôt :  désignation, concept, mot, intelligible.  schnauzer

70. Hochet, deuxième !

12 août 2010 par schnauzer

Le hochet semble être le point de départ d’une longue série analogique.  Illusion, aberration, trompe-l’œil, hallucination, mirage, vision, chimère, leurre, rêve, utopie.  C’est, somme toute, le jouet dont on devient le jouet.  On se souviendra qu’en cherchant l’objet de la sémantique dans le dictionnaire on s’est peu ou prou cassé les dents.  Ou si la métaphore est trop forte, on pourrait dire que nous sommes restés sur notre faim.  N’est-ce pas trop attendre d’un serviteur autrement fidèle (même s’il cite Le Clézio au lieu d’Anatole France à propos de thébaïde) ?

[Parenthèse impromptue :  on m'a reproché récemment de ne parler que de mes deux doctorats.  Et après, m'a-t-on dit ?  (Après peut avoir deux sens ici.)  Après, rien, parce qu'un an avant la soutenance d'État la dépression me terrassait, sans effets de manches.  La question qu'il fallait poser, c'est « Et entre ? », car de 80 à 86, c'est une quarantaine de communications et d'articles qui ont paru.  On a même voulu, à l'époque, essayer d'expliquer ceci par cela.  Cul-de-sac.  L'histoire est beaucoup plus longue et les raisons beaucoup plus courtes, mais gardons-les comme en-cas, si ma plume métaphorique venait à sécher.  Ceci dit, je n'ai pas à m'expliquer :  la compréhension n'est pas un don du ciel ni de l'autre, c'est la récompense d'une recherche, d'un effort.]

Le dictionnaire de langue a le mérite, comparativement aux encyclopédies et aux autorités du domaine (les dictionnaires-alibis y compris), de pouvoir servir de repère avec un minimum de présupposés idéologiques.  On notera d’ailleurs qu’à mesure qu’augmente la taille, les idéologèmes se mettent à pulluler.  Cela dit, notre bon et loyal serviteur nous offre quand même la possibilité de passer dans la rue pour nous regarder au balcon et inversement de nous mettre au balcon pour nous regarder passer dans la rue, exercice qu’Auguste Comte, je crois, disait impossible.

C’est d’abord « l’étude du langage considéré du point de vue du sens ».  La formulation du Petit Robert se complète, je l’ai dit, par le point de vue complémentaire :  « théorie visant à rendre compte des phénomènes signifiants dans le langage ».  Je m’en voudrais d’engendrer la confusion, il me faut donc procéder par ordre (sans la distraction qu’offrent les renvois entre parenthèses, onomasiologie, sémasiologie*).  Appelons la première formule le programme A et la seconde (« théorie ») le programme B.

Personnellement, en tant que romancier en herbe (1961-1973) pas plus qu’en tant qu’universitaire évanescent (1973-1979 [étudiant], 1980-1987 [enseignant]), je n’ai jamais rencontré le sens, ni au cours de mes fréquents voyages aux États-Unis pour des conférences, pas plus que lors de mes épisodes touristiques (romancier-traducteur), puis mes communications en Europe… ni en Asie (Tokyo), d’ailleurs, où ma plus grande surprise a été de voir des murs comme ceux qu’on trouvait près de la gare dans ma ville natale, quittée en 1956.  Y a-t-il là un rapport entre ces cloisons de béton armé léger et le sens ?  Laissons cela aux amateurs d’herméneutique.

Naturellement, je voulais dire quelque chose d’extrêmement simple et c’est pourquoi le chemin qui y conduit est si encombré.  Le programme A repose sur une impossibilité.  Personne ne peut partir du sens, car il partirait de nulle part.  Je ne peux pas invoquer Reisig et ses successeurs, je ne les ai pas sous la main, mais il est clair que l’objet d’une « étude du langage » qui partirait du sens n’irait nulle part.

Sans battre le rappel pour les tenants du programme B (les sématistes, pourrait-on dire, si les esprits ne frappaient pas à tort et à travers), on peut suggérer qu’il est plus sûr de partir du langage pour chercher le sens (quitte à ne pas le trouver), que de s’imaginer être parti du sens pour arriver aux mots (ne pas confondre avec en venir aux mains).  J’attire l’attention sur la définition donnée ci-dessous par le Robert, notamment le fait que le pronom ‘en’ a un rôle crucial :  dont la paraphrase est :  « partant du mot pour [du mot] étudier le sens », soit le sens du mot.

On hésitera cependant à avaliser la formulation du programme B :  « rendre compte des phénomènes signifiants dans le langage ».  On note que ‘signifiant’ est accordé, il ne s’agit donc pas de « qui signifie ». Si l’on se reporte à l’adjectif donc Saussure a fait un nom (en 1910, d’après le dictionnaire).  Le même (dico) nous révèle que « La sémiologie étudie [lire: a pour objet ou hochet] les systèmes signifiants ».  « qui a du sens », dit le même (toujours) pour ‘signifiant’, mais pourquoi ce « du » qui fait penser à l’anglicisme que colporte ma banque.  Cette dernière serait-elle partie prenante du processus de signifiance ;  mot qui comme par magie ne nous apprend que d’où il vient :  « Le fait d’avoir du sens ».  Cela rend pratique la définition d’insignifiance :  ce serait le fait de ne pas avoir de sens, ou le ‘de’ serait un du déguisé.

J’ai peut-être heurté certaines susceptibilités en jouant avec la phrase-exemple concernant la sémiologie :  n’ai-je pas moi-même été dans l’obligation de définir la sémiotique pour des esprits curieux (pas les sématologiques) ?  Vais-je renier mes premier pas ?  même dans la panade ?  Mais comme la philosophie scie les côtes à tout le monde en mettant le sujet en face de l’objet (flamberge au vent), il faut malheureusement attirer l’attention sur la lacune torpilleuse de l’étude du sens (par le langage ou par les systèmes dont il a été question) :  Le sens n’est pas le fait d’un mot, d’un syntagme ou d’une phrase (admettons, for the sake of argument) ;  il n’est pas le fait du langage, pas plus que du lexique.  C’est une partie un cran plus complexe que celle que joue la philosophie.  C’est le fait de celui qui le construit, peu importe avec quoi, peu importe comment, et il n’a cure de confondre sens et signification, prenant sa vessie pour une lanterne.  [à suivre]  Le sujet comme hochet, pardon, comme objet.  schnauzer


*sémasiologie :  « Science des significations, partant du mot pour en étudier le sens » ;  onomasiologie :  « étude de la désignation par un mot » — le PR définit la désignation comme « signe linguistique (d’une chose, d’un concept) » ;  (la définition d’onomasiologie a changé dans le Millésime, PR 2007 ), mais j’ai dû le vendre pour manger, mes schnauzers et moi vous présentons donc nos excuses.  Le Petit Larousse 2002 donne une version plus limpide, avec des repères clairs :  « Étude sémantique qui part du concept et recherche les signes linguistiques qui lui correspondent ».  La définition a le mérite en outre de constituer l’inverse de l’autre (sémasiologie) ;  «  Étude sémantique qui consiste à partir du signe linguistique pour aller vers la détermination du concept ».  L’astuce ce serait l’étymologie si les indo-germanistes n’étaient pas passés par là, sema-, signe, signification ; onoma- (cf. -onyme) :  onomasia, désignation par un nom.  Un leurre de plus ?

69. Objet ou hochet

11 août 2010 par schnauzer

Comme je me suis présenté à l’université avec au moins dix ans de retard, j’ai de très vieilles habitudes d’autodidacte, mais aussi les manies de cet état, notamment l’obsession de la vérification.  C’est comme cela que je me suis aperçu que j’avais employé ici même ‘décompte’ au lieu de ‘compte à rebours’, mais on peut se demander pourquoi l’extension ne s’est pas faite naturellement à l’époque des premiers countdowns.  Dans mon cas, en outre, et au rebours des comptes du même acabit, il n’y a pas de mise à feu, ni de désintégration au retour.

Ce travers d’autodidacte est naturellement une gêne dans la vie en société où le bluff déplace des montagnes, mais quand on a opté, comme moi, pour une discipline décriée et qui tient de la passoire ou du moulin (question de point de vue), c’est au contraire un avantage.  C’est à cela que le titre du billet fait allusion.  Somme toute, qu’est-ce donc que « faire de la sémantique », maintenant que la mode du début du XXe siècle est enterrée.  Ou bien est-ce une illusion ?  Le Petit Robert insiste pour renvoyer l’« Étude du langage considéré du point de vue du sens » aux deux disciplines germaniques (l’onomasiologie et la sémasiologie), mais il est strictement conservateur en s’alignant sur de Saussure (pour la partie en gras) :  « La sémantique étudie les relations du signifiant au signifié, les changements de sens, la synonymie, la polysémie, la structure du vocabulaire ».

L’inconvénient, dans tout cela (je n’ai rien contre le dictionnaire en question, qui me sert tous les jours et se révèle généralement digne de confiance), c’est que Saussure n’a pas fait de sémantique.  Pour une raison que seul un Suisse pouvait comprendre, il est retourné chez lui au lieu d’entrer au Collège de France où le poussait Bréal et c’est sans doute en guise de remerciement qu’il a fondé une sémiologie qui fait parent pauvre à côté de la sémiotique peircéenne et tourne le dos à la sémantique historique de Bréal, dont les parties en italiques de la citation (changement et polysémie) signalent l’apport.

D’ailleurs, sans en faire grief aux auteurs du dictionnaire, on peut se demander si le renvoi à « lexicologie » est local (c’est-à-dire à partir de l’expression « la structure du vocabulaire », qu’on verrait mieux au pluriel) ou s’il aspire toute la description.  Il y a un moyen de vérifier, c’est d’aller faire un tour à ‘lexicologie’.  Je ne recopie pas la définition, mais vous pouvez me croire, c’est un fameux aspirateur.  On comprend mieux, après cela, pourquoi les fonctionnalistes n’ont que faire d’une sémantique.

Revenons sur nos pas.  Sans faire entrer en lisse les autres sémantiques (logique, générale, morrissienne (sémiotique)), on peut s’étonner de l’énumération à laquelle se livre le rédacteur :  « Sémantique a) lexicale, b) de l’énoncé, c) de la phrase.  Sémantique 1) paradigmatique (champs sémantiques), 2) syntagmatique ».  Les lettres et les chiffres sont de mon cru.

Il n’y a malheureusement pas de mode d’emploi avec le produit.  On ne sait donc pas si les deux dernières 1) et 2) ont trois versions différentes a), b), c), ou si les trois premières a), b), c) ont deux versions différentes 1), 2).  Bon, je reconnais faire le difficile.  Sans trop m’avancer, je supposerai que les champs s’accommodent mieux du lexique que de la phrase ou de l’énoncé.  Tiens, le texte est absent.  Sont-ce là les objets sémantiques ou l’objet de la sémantique ?

À l’issue de mon travail sur le corpus dont j’ai parlé plus tôt ici, il sera possible (ou non) de rejeter l’affirmation qu’il soit possible de construire une théorie sémantique de la phrase.  On devine que j’ai des doutes.  Je les ai même depuis très longtemps pour ne pas dire depuis toujours.  C’est la faute à Guiraud, probablement, et à Dauzat, lus alors que j’étais encore romancier en herbe et autodidacte (mauvaise herbe).

Inutile de remonter à nos jeux, à ma sœur et à moi, dans le Petit Larousse illustré qui semait à tout vent.  Contentons-nous de ma première recherche de longue haleine, celle qui a conduit à ma thèse de troisième cycle, sur le processus de lecture, mais dont le sous-titre était le véritable programme :  « contributions aux recherches sémantiques et sémiotiques ».  J’ai surtout contribué à l’amusement de Greimas qui en plein séminaire l’après-midi même de ma soutenance a salué la première thèse de l’année (1979), qui constituait une autre première, a-t-il insisté, en ce qu’elle était autogérée.  [à suivre] schnauzer

p.s. La question des marques de la ⊲dénotation⊳ est réglée.  Et si l’on fait le « décompte », il reste 60 phrases à évaluer, mais il y aura un troisième passage, celui qui assurera le tri ultime.

68. Les petits calculs font les grosses pierres

10 août 2010 par schnauzer

Dans mon jardin.  Quand j’étais jeune et romancier en herbe je pensais (c’est une expression exagérée) que la langue était un outil.  Un instrument.  Si j’avais été vraiment poète je l’aurais vue autrement.  Aujourd’hui, après bien des zigzags sur un parcours semé d’embûches et de pièges de toutes sortes, si je devais risquer une métaphore j’y verrais probablement un casse-tête.

J’avance pourtant dans le deuxième “passage” (c’est-à-dire la relecture) du corpus.  Phrase 106.  Si je sais encore calculer, cela doit vouloir dire qu’il en reste 96 à relire et à marquer en fonction des axes de critères que j’ai mis au point en cours de route.  Je vais en placer un exemplaire du tableau sur la page “sens et dénotation” ici même.

Ces “axes” ne constituent pas un retour sournois du sème dans la théorie des opérations sémantiques, puisque la première de ces opérations consiste à doter un mot de la langue d’une valeur métalinguistique pour rendre possible l’interprétation d’un autre mot.

Une sorte de jeu de cache-cache.  Le langage ?  non, je suis à court de métaphores.  Entre le labyrinthe et le maquis, la galerie des glaces et le terrain miné…  Quand j’étais romancier (il y a des années-lumière), j’avais créé un personnage de linguiste que j’avais baptisé Hablat.  Le domaine m’était étranger (je parle de la linguistique), il y régnait une forme de gargarisme qui ressemblait quelque peu à celui des écrivains et poètes qu’il m’avait été donné de connaître.  C’étaient malheureusement ou des critiques ou des lecteurs dans une maison d’édition.

J’ai tourné le dos à cette époque où un marchand de soupe m’avait dit que je ne donnais que 60 pour cent de mon potentiel.  Aujourd’hui avec les pertes de mémoire exponentielles en raison de l’âge, je dois donner cela mes meilleurs jours.  Mais je n’écris plus de romans soporifiques (me disait-on).  J’écris encore (avec bien des difficultés parfois), mais ce n’est guère plus apprécié que ce que je faisais avant mon entrée tardive à l’université (29 ans).  Il n’a pas fallu longtemps pour que j’abandonne la littérature puisqu’elle me boudait.  Et il s’est produit ce à quoi je ne m’attendais pas :  j’ai commencé à étudier et à démonter l’outil au lieu de m’en servir avec la désinvolture de l’ignorance.

Comme les cordonniers mal chaussés, les sémanticiens sont ceux qui comprennent le moins bien (une lacune ou un travers, nul ne sait) et qui n’ont pas peur de l’admettre.  Ceux qui soutiennent qu’ils comprennent font preuve d’une grande légèreté.  Ils soutiennent du vent.  Aujourd’hui je n’avance que des hypothèses et je ne construis qu’avec une extrême prudence.  Greimas remarquait qu’on dit facilement des bêtises à propos du sens (je paraphrase).

En admettant que cela fût son seul legs, il serait loin d’être négligeable.

L’introduction de la dénotation dans la théorie, non pas comme “partie stable” du sens, mais comme fonction para ou périsémiotique (comme le voyait Josette Rey-Debove), c’est-à-dire comme extension ou référence, a bousculé certaines positions et fait voler en éclats certains cloisonnements, mais il fallait s’y attendre.  Après l’abandon du sème et la distinction entre élément de connaissance, élément de définition et élément de sens (2003-2007), je devais un jour ou l’autre remettre en question le fondement épistémologique de la discipline (qui a presque toujours servi d’alibi ou de paravent à des pratiques moins honnêtes).

L’issue de la recherche (ou du combat) ne me fait pas illusion. [à suivre]  Objet ou hochet.  schnauzer

67. Calcul du sens

8 août 2010 par schnauzer

Dans les années soixante-dix on entendait cette expression métaphorique (calcul du sens) ;  je l’ai lue il y a peu dans une page de Wikipédia. Elle reste métaphorique. Si je fais la guerre aux moustiques, je ne me nomme pas général.  Dans cette page (ce billet), le calcul est un vrai calcul.  J’ai déduit des 202 phrases-exemples à réévaluer de mon corpus, celles qui sont déjà faites (c’est-à-dire dont j’ai complété les balises).  Il en reste 132, à compter de 16h05 heure de New York (puisqu’on s’est aligné sur les Américains en matière d’heure).

On l’aura compris, j’en suis toujours à essayer de colmater les brèches faites par l’introduction de la dénotation dans la perspective générale de la théorie.  Je m’imaginais à tort que la théorie elle-même risquait d’être compromise.  Il n’en est rien.  La règle d’interprétation par exemple (l’inférence indifférenciée) est également indifférente aux objets cognitifs qui lui sont proposés, autant qu’aux candidats aux conditions (mais pas au type de conditions).  C’était déjà le cas au moment où elle est passé de règle d’interprétation idiomatique à règle d’interprétation sémantique, c’est-à-dire vers 1983.  Elle est restée neutre en 87 (où la théorie a pris corps officiellement) et jusqu’à aujourd’hui.

Ce n’est que dans sa formule symbolique que a) la forme sur laquelle elle s’applique et b) la valeur qu’elle attribue par inférence changent en fonction de ce que j’appelais phases dans le modèle sémiocognitif - sens - référence - signification.  Il n’y a donc pas eu de cataclysme comme j’ai pu le laisser entendre.  Le modèle a simplement intégré la nouvelle venue et à mon corps défendant, je me suis constitué un corpus de phrases (pas de mon cru) pour évaluer les dégâts que pouvait faire l’acclimatation de la notion de dénotation stricte (pas le bouillon réchauffé qui a cours dans certaines linguistiques).  Par exemple, cru dénotait d’abord tout ce qui croît dans une région (Petit Robert dixit).

Ce qui change (et ce n’est pas un bouleversement épistémique), c’est la temporalité des opérations en fonction des objets hétérogènes.  Autrement dit il n’y a plus d’ordre canonique (ou taxonomique) dans la chaîne des opérations sémiocognitives :  sens-référence-signification.  C’était déjà un postulat de la théorie des opérations sémantiques que les phases n’étaient pas étanches.  Elles deviennent concurrentes.   C’est-à-dire que le sens perd sa priorité, même vis-à-vis de la signification.

L’ordre adopté dans la description “des” règles n’est donc plus qu’un artifice de présentation (il faut malheureusement passer par la linéarité naturelle du langage).  Les guillemets s’expliquent parce que rien ne distingue une règle traitant une dénotation d’une autre (la sémantique, par ex.) que son objet d’entrée et son objet de sortie (il s’agit plutôt d’une représentation que d’une valeur sémantique).  La règle traitant une signification se distingue également par ces deux postes.  Soit donc que la signification (l’axiologie) se distingue autant du sens que de la dénotation, mais qu’elle peut s’y appliquer avec autant d’aisance et sans manipulation nouvelle.

Caserne est un bon exemple.  On associe à ce mot ce que certains appellent connotation mais qui dans la théorie (sur une proposition de Bernard Pottier) est un relation d’association péjorative ou négative.  Autrement dit, qu’il soit aujourd’hui un dénotateur plutôt qu’une forme à sémantiser n’empêchera pas le sujet de lui attribuer une relation associative péjorative, dans le cas de redirection (où la caserne devient un grand immeuble civil).

Les conditions qui régissent l’inférence n’ont pas à changer, car elles ont fait l’objet d’un recensement qu’on peut dire exhaustif en trente ans.  Il n’y a que quelques décisions cosmétiques à prendre.  Vais-je conserver le même signe comme encadrement des “produits” inférés ?  puisque la référence et la signification différaient déjà de la référence et du sens.  Dans le corpus, j’ai provisoirement encadré les descriptions (un objet physique n’est pas défini, mais décrit) dans les chevrons invertis >…<, mais comme on le voit c’est inesthétique et cela risque d’engendrer la confusion là où l’on s’en passerait bien.  Je vais examiner ce qu’offre mon caractère unicode…  En attendant, le décompte continuera (pas de vilain jeu de mots sur l’inversion possible des syllabes analogues).  schnauzer

66. Les maux du sens

19 juillet 2010 par schnauzer

Après l’espèce de séisme qui a lézardé mon bel édifice, je tente non pas vraiment de recoller les morceaux, mais de combattre la dénotation sur le terrain que je lui ai cédé dans mon désir de moucher les tenants du sens de la phrase.

Il ne fait aucun doute que si l’on admet la primauté de la référence dans le langage, le grand perdant est le sens.  D’une certaine façon, on peut avancer que c’est illogique.  Ne faut-il pas comprendre le mot avant de pouvoir lui trouver un référent dans la situation ?  Je me place encore ici, comme toujours, du point de vue du récepteur, du lecteur, de l’interprète.

Si quelqu’un me dit (admettons que Lexis soit quelqu’un) la phrase de Duras  :  “elle eut un sourire d’une hypocrite timidité”, (et qu’il y a quelqu’un dans le coin qui sourit timidement), mon regard se portera sur le sourire pour en juger la fausseté.  Le référent est donc second.  Le sens est premier.  Mais me direz-vous, ce n’est que par un tour de passe-passe qu’on donne au mot sourire un sens, car il s’agit bien d’un phénomène physique (musculaire).  Bien sûr, il n’est pas question de soutenir que la dénotation est la partie stable du sens, même si le mot colonne désigne une chose physiquement stable (bon, seule, elle peut osciller).

Rastier a beau ricaner à propos de la spatialité dans les sciences cognitives, si l’on ne construit pas les rapports dont il est question, on n’y verra que du feu.  Ou comme Saussure on n’y verra que les deux côtés d’une feuille de papier.  Sans me mêler de perception, entre la forme sourire (entendue) et la représentation SOURIRE (référent), il y a sa description (puisqu’il n’a pas de sens en tant que mouvement des lèvres, mais uniquement en tant qu’usage social), car c’est une action perceptible, donc le terme qui la désigne est doté de dénotation (classe des sourires).  Il n’y a pas deux parties du signe, pas plus que la philosophie ne tourne autour d’un couple unique formé du sujet et de l’objet.

L’objet sourire qu’il soit ou non timide ou hypocritement timide est déjà complexe, avant que je le constate [le = le sourire].  Forme-description (objet intérieur au sujet)-dénotation-désignation-réalité-représentation (en trois temps, sourire-classe, sourire perçu [désigné], objet cognitif-sourire).

Et je ne suis pas sûr d’avoir fait scrupuleusement le tour.  On comprend peut-être mieux pourquoi il faut faire un dessin.  On n’est jamais sûr de son fait.  Regardez Frege qui croyait que les noms propres avaient un sens…  Il y a une maigre consolation dans tout cela :  sens ou référence du nom propre, priorité à la dénotation ou pas, sans le sujet, il n’y a pas de signe, donc point de chant.  schnauzer

65. Brève sans comptoir

3 juillet 2010 par schnauzer

Acte de présence plutôt.  Je viens d’apprendre sur la page Oueb de Libé qu’un père de famille s’était suicidé après avoir tué toute sa famille… et qu’il était sous antidépresseurs.  Je me suis aussitôt demandé quelle marque et quelle dose et les prenait-il régulièrement ?  Moi-même, surdosé, si je les prends au moins toutes les vingt-quatre heures, je ne suis pas chronométré.

Sans faire de mauvaise publicité, je prends une marque d’origine danoise.  Le surdosage n’a pas d’autre effet négatif que le vertige et les pertes d’équilibre (physique), mais il ne fait que contribuer à l’effet général des autres médicaments 1) hypertension (2 types), 2) goutte, 3) sommeil (2 types) avant le dodo.  Le clonazépam est en dose minime (je n’ai jamais été tenté de doubler), mais avec l’hydrate de chloral la tentation, en cas d’agitation, est souvent trop forte et j’ajoute une cuillerée (2,5 ml), mais pas ces temps-ci.

L’idéation suicidaire est variable.  Mais trop souvent je revis des épisodes pénibles (à l’état de veille comme en rêve, c’est-à-dire en cauchemar).  Je dirais comme le poète, il n’y a pas de rêve heureux.  Mes schnauzers sont mes meilleurs antidépresseurs, même si quelquefois leur enthousiasme m’excède.  Je prends la grosse voix ou je tape dans mes mains pour les rappeler à l’ordre.  Ils prennent alors un air qui va du perplexe à l’inquiet.  Comme toute peine mérite salaire, ils savent que je finis par leur donner quand même leur récompense.  La conséquence des enfants gâtés (drôle de tournure) c’est leur tyrannie.

Je pense en outre que le garçon aîné devient un peu sourd et ne se rend pas compte qu’il aboie très fort, sa soeur (même portée), elle, ce sont les cataractes.  Ils ont douze ans, suivi par Zoé, onze ans et Moustache, dix ans et demi.  Même famille.  Le vétérinaire prétend qu’ils sont gris, mais il n’y a pas de schnauzers gris.  En réalité ce sont des poivre et sel qui passent le plus clair de la journée dehors quand le temps le permet (et que je ne dors pas pour chasser les idées noires qui reviennent au galop).  Ils ont en fait une couleur argentée, sauf Zoé qui est moins portée sur le plein air.

Leur cousin américain (qui figure sur ma photo) qui nous a quitté il y a sept ans était poivre et sel, mais il a vécu en appartement à Montréal jusqu’à l’âge de neuf ans ; nous sortions trois ou quatre fois par jour (et même la nuit), mais on ne voyait pas souvent le soleil.

J’ai entamé la collecte et l’analyse d’un corpus de phrases pour essayer de vider la question de la dénotation.  Cela ne se fera pas sans mal, car il est parfois très difficile de départager a) le notionnel du sens et même b) la dénotation matérielle du sens quand il s’agit de verbes, décrivant notamment des actions.  C’est pourquoi j’ai mis à jour le sagittal des relations (leur représentation sous forme de sémiogramme fléché), modèle graphique des catégories cognitives de l’ancienne grille d’intelligibilité.  Le sagittal des relations est ici sur la page “relation”.  Je dois m’assurer que “sens et dénotation” comporte aussi celui des catégories.

Oui, c’est le travail, comme une taupe, qui me sauve sans doute.  Allusion à ma forte myopie d’enfance, que le chirurgien m’opérant des cataractes a réglé en plaçant des lentilles dans l’oeil.  Je porte quand même des lunettes quand je suis devant l’écran de l’ordinateur (plus de télévision par économie).  Seul cet acharnement, malgré la propension à l’erreur quand je ne suis pas en forme [ce qui est fréquent], peut lutter contre les épisodes que je considère semblables à l’ecmnésie de l’hystérie :  surgissement irrésistible de situations humiliantes passées, à propos de rien.  schnauzer