60. Une phrase a-t-elle un sens ?

Comme je viens de terminer la révision de la Sémantique restreinte sur le site, et que je ne suis pas pressé de me lancer dans un de ces marathons de forcené que j’ai l’habitude d’entreprendre, je me suis dit que je spéculerais sur les conséquences d’une observation faite il y a longtemps, mais dont les effets m’effraient.

Normalement, la phrase, je la laisse à la syntaxe ou à la pragmatique et à l’Énonciation.  La phrase est quelque chose dont se servent les parlant-la-langue, les locuteurs.  Le titre de cette livraison est une phrase en bonne et due forme.  On connaît la tradition qui veut que la phrase se caractérise par un sens complet.  C’est apparemment le cas de ce premier exemple :  le génie supplée l’expérience.

C’est aussi le cas de celle-ci, signée par un Prix Nobel :  La bouteille d’eau minérale est sur la table. Comme à mon habitude, je prends mes exemples dans les dictionnaires, la bouteille vient de Lexis et le génie de mon Petit Larousse de 1918.  Ces deux phrases ne sont pas également sémantiques si l’on revient à cette observation qui me gênait déjà en 1979 et plus encore en 1987, quand j’ai fait une “description sémantique” de plateau.

Je disais à cette époque travailler sur des descriptions lexicographiques (les définitions) pour en tirer le sens. Ce qui me gênait déjà c’est que plateau est une chose et a priori une chose n’a pas de sens [au sens de la sémantique], même le nom d’une chose pas de sens (sauf si vous parlez de son étymologie), à moins que sens ne veuille rien dire.  Cette gêne m’a graduellement poussé à abandonner l’idée qu’il puisse y avoir des sèmes avec pour résultat le rejet de toute démarche rappelant l’analyse sémique.

Aujourd’hui la définition qu’on trouve dans un dictionnaire, ses acceptions, ses emplois, qu’on dit couramment être des sens ne le sont pas à proprement parler :  on a, comme c’est le cas dans le langage ou la langue, un produit mixte, où on trouve des éléments d’information (ou de connaissances), des éléments de description et, bien sûr, pour que subsiste la sémantique, des (quelques) éléments de sens.  En réalité, bien sûr, le lecteur du dictionnaire a devant lui des mots, dont la plupart sont organisés en phrases explicatives ou illustratives (jusqu’au citations très littéraires du Robert et du TLF).

Mon propos n’est pas de disserter sur les articles de dictionnaire, mais de comparer les deux structures SVO données en phrases-exemples (expression qui me vient des lexicographes du Bordas du français vivant).  Pour une discussion plus approfondie, je serai obligé de vous envoyer sur le site (la page n’y est pas encore), car il me faudra travailler avec des tableaux et des graphiques, comme rien n’est réellement simple quand il s’agit de la langue et, qui plus est, du sens.

D’emblée on peut cependant comparer les deux exemples :

La bouteille d’eau minérale est sur la table.

Le génie supplée l’expérience.

Viennent à l’esprit les catégories d’abstrait et de concret.  Mais s’agit-il vraiment de cela ?  Ajoutons deux autres exemples :

Les Stoïciens refusaient de voir un mal dans la douleur.

L’erreur est inhérente à l’esprit humain.

Bon. À la prochaine.  schnauzer

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3 commentaires pour “60. Une phrase a-t-elle un sens ?”

  1. bruno frandemiche :

    bonjour
    mon visioboard etait en panne!
    je reviens sur le sens qui pourait etre finalement une généalogie de description?
    ne serait-il pas d’abord description,puis mélange de description puis organisation de description puis systeme de description puis metasysteme,metametasysteme,metametametasysteme (3 niveaux de meta forme une cloture operationnelle)
    finalement,le sens est une complexification de description
    donc plateau n’a besoin que du niveau description alors que génie est au moins au niveau metametasysteme de description?!
    à vous lire
    bruno

  2. schnauzer :

    Bonjour Bruno

    Content de voir que vous ne vous êtes pas égaré dans la Toile (le nom
    du Web au Québec - qui me fait immanquablement penser de façon confuse
    aux araignées et au pieu).

    La question du sens des phrases est (pour moi et pour l’instant)
    réglée car, après avoir relu l’article de Frege j’ai écrit deux pages
    web (environ cent kilo-octets en tout - un article de trente pages
    environ). Je ne sais pas si vous l’avez trouvé. Il est sur le site
    avec moult graphiques de toutes sortes.
    http://www.docschnauzer.net/lpoeus.html

    Mes conclusions secouent un peu la théorie des opérations sémantiques
    dans sa forme actuelle, donc je vais retoucher le dernier grand texte
    en conséquence (De l’inférence sémantique).

    Votre observation est juste, mais j’emploie une autre terminologie.
    Il y a complexification et c’est pourquoi on se casse souvent les
    dents sur ce qu’on lit. Je m’exprime en termes de parcours pour ce
    qui est du passage de la dénotation (fondamentalement, on parle du
    monde) vers 1) une nouvelle dénotation, 2) une dénotation non
    matérielle, 3) un sens (c’est-à-dire absence de dénotation (1 et 2
    sont des redirections et 3 est une indirection).

    À propos de Fauconnier-Turner - leur erreur est de penser en terme
    d’intégration (en plus de faire de la métaphore le pivot du sens,
    tandis que c’est une forme particulière de la syntagmation) alors
    qu’il y a délestage dans le processus (je parle d’autogommage), quand
    on arrive en phase 3 de la signification (tripartite:
    axiologie-doxologie-idéologie), il ne reste pratiquement plus rien a)
    de la dénotation ou du sens (c’est selon) et b) de la référence (phase
    2 du traitement)… Oui, la signification, c’est le jugement porté
    sur le sens ou la référence.

    La différence entre la dénotation et le sens tient au fait que la
    première oblige à une description matérielle (la cire est une
    substance molle et jaunâtre) et que le sens se construit sur du
    notionnel (il claironne les confidences qu’on lui fait), après être
    passé par l’indirection (le vendeur de journaux claironne les grands
    titres - par analogie ou métaphore).

    Voilà. Une phrase n’a donc pas de sens, sauf à bypasser la
    dénotation, ce qui lui est pratiquement impossible.

    Qu’en dites-vous ? Russell est renvoyé au vestiaire avec Frege. À
    vous lire. JC.

  3. Afedan :

    Je suis étudiant en sémantique lexicale et je me penche sur la construction du sens des phrases sur la base de la Théorie des Opérations Prédicatives et Enonciatives de Culioli. Et à vous lire que la phrase n’a pas de sens; je vous trouve trop radical. J’aimerai bien savoir ce que vous pensez de la TOPE qui elle considère que le récepteur-locuteur construit le sens de l’énoncé perçu.

    A votre réaction,

    DA

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