58. Deux sophismes pour le prix d’un seul
Voici en avant-goût ce que dit le Trésor de la langue française : Log., vx. Sens divisé. Sens dans lequel est pris un adjectif ou un substantif, quand on l’applique à un être auquel il a déjà cessé de convenir. Quand Jésus a dit : Les aveugles voient, il a voulu dire : ceux qui étaient aveugles voient ; il a donné à ses paroles un sens divisé (Lar. 19e, Nouv. Lar. ill.).
Les définitions et commentaires qui suivent sont de Pierre Larousse et sont tirés du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (1866-1877 [par l'entremise de Gallica]). Mes remarques suivront, précédée d’un tiret cadratin ( — ).
Sens composé. C’est le sens qui résulte de tous les termes d’une proposition pris selon la liaison qu’ils ont ensemble, et de telle sorte que tous ces termes conservent leur signification propre dans toute l’étendue de la proposition.
Sens divisé. Ici les termes de la proposition ne conservent pas à tous égards leur signification propre ; ils ne la conservent qu’en un certain sens et avec restriction. La différence, assez difficile à saisir, qui distingue le sens composé du sens divisé sera éclaircie par les exemples suivants, tirés du Dictionnaire d’élocution. « Une chose qui se meut ne peut pas être en repos. » Si l’on considère à tous les égards la signification dans laquelle tous ces termes sont employés, cette proposition se trouve vraie et elle est dans un sens composé ; mais si l’on considère qu’une chose qui se meut a pu être en repos auparavant et qu’elle y peut être ensuite, si l’on divise et l’on distingue la signification des termes de cette proposition, elle se trouve dans le sens divisé et elle est fausse. Quand saint Matthieu dit que les boiteux marchent, que les aveuglent voient, si l’on prenait ces termes dans le sens composé, il y aurait de l’absurdité ; mais si l’on divise leur signification, si l’on entend pas aveugles et boiteux ceux qui l’étaient et qui ont été guéris, la proposition est vraie. Lorsque le peintre Apelle disait à un cordonnier, blâmant la jambe d’une de ses figures, qu’un cordonnier devait se mêler seulement de chaussures, il avait raison dans le sens composé de sa proposition, en ne considérant celui à qui il parlait que comme cordonnier ; mais dans le sens divisé, en tant que ce cordonnier pouvait avoir des connaissances au-dessus de son métier et juger sainement un tableau, Apelle avait tort.
Pour mémoire, Sutor ne supra crepidam ou Ne sutor ultra crepidam (Pline, Histoire naturelle) — Les pages roses (1918) font état d’une sandale comme objet de la critique.
— Naturellement, on ne sait pas d’où vient l’essentiel de ces passages. Ils sont donnés à l’article sens, ce qui est déjà une mise en garde implicite, car il ne s’agit pas du tout de sens, même si vous l’écrivez en latin. Il s’agit d’interprétation. Et qui pis est, d’origine aristotélicienne ou aristotélique, comme on disait aussi. Je cite ma source plus loin. On ne peut pas affirmer qu’il y a un sens divisé, pas plus en réalité qu’il n’y a de sens composé (malgré la thèse absurde et arithmétique des compositionnistes, qui suppose quelque part une équation). On notera (sans connoter) que je n’ai plus de doute sur le rôle de Kant dans cette histoire (5+7=12), si Aristote est le premier à avoir pensé dans ces termes. À suivre. schnauzer