Archives de mai, 2010

59. Deux sophismes ou un seul ?

29 mai 2010

Suite de 58.

—  Le sens composé présente autant de difficulté que Pierre Larousse en voit dans le sens divisé :  dans la phrase « le faux jeton versait des larmes de crocodile », seuls verser et larmes peuvent être considérés comme ayant leur sens propre, mais rien n’est sûr.  Il peut parfaitement s’agir de faux-semblants.  Comme exemple de sens divisé, sauf à être convaincu du mouvement perpétuel, la phrase est incomplète (cf. en même temps.  Il n’y a aucune raison de diviser quoi que se soit, et surtout pas le mouvement (sophisme célèbre) :  ce n’est pas tant qu’elle soit fausse, mais si vous désarticulez la phrase, vous risquez de perdre ce qui la lie, l’expression d’une contradiction.  Il aurait pu prendre celle-ci :  « les contradictoires sont impossibles ».

—  J’ai oublié dans quelle langue saint Matthieu est censé avoir écrit son évangile, mais il y a fort à parier que les contraintes de la langue d’origine ont ici un rôle.  Et je ne crois pas qu’Aristote ait lu saint Matthieu (ce serait un parachronisme), comme Pierre Larousse le faisait remarquer :  « Il est vrai qu’Aristote ignorait le latin », à propos du brûlot de Th. Reid contre le Stagirite.  Je suis effectivement très divisé quant à la signification des «  boiteux qui marchent ».  Nicole (Port-Royal) donne plus complètement :  « Jésus-Christ dit, dans l’Évangile , en parlant de ses miracles :  Les aveugles voient , les boiteux marchent droit, les sourds entendent ».  Son exemple de sens composé est intéressant :  comme quand saint Paul dit que les médisants, les fornicateurs, les avares n’entreront point dans le royaume des deux ;  car cela ne veut pas dire que nul de ceux qui auront eu ces vices ne seront sauvés ;  mais seulement que ceux qui y demeureront attachés, et qui ne les auront point quittés, en se convertissant à Dieu, n’auront point de part au royaume du ciel.  On le voit, il s’agit moins de sémantique que d’herméneutique.  Comment interpréter favorablement la parole divine.

—  Quant à l’effort que fait Pierre Larousse pour donner autre chose que de l’exégèse biblique, il fait une extrapolation bien osée en prêtant au cordonnier une culture que même la cour d’Alexandre le Grand (IVe siècle av. notre ère) ne devait pas favoriser :  je reprendrai l’exemple pour illustrer ce que j’entends pas signification, car le sens divisé, si l’on passe outre le sophisme qu’il est, est proprement un jugement de valeur sur le sens des syntagmes réunis dans les limites de la phrase.

Selon Alexis Bertrand dans son Lexique de philosophie (1892) il s’agit là du sixième sophisme selon la Logique de Port-Royal :  Passer du sens divisé au sens composé, ou du sens composé au sens divisé (fallacia compositionis, divisionis, illusion de composition, de division).  Confirmé par la citation de Nicole plus haut (p. 232, de l’éd. Charles Jourdain de 1854).  Mais Gardeil (1964), thomiste, situe ces sophismes verbaux (comme les autres, Fallacia extra dictionem) chez Aristote, dans les Topiques.

Pour Pierre Nova, dans son Dictionnaire de terminologie scolastique (1885), l’artifice de composition est un sophisme qui consiste à accorder en même temps à un sujet des attributs qui ne lui conviennent que séparément, ou à admettre des propositions conjointement vraies, alors qu’elles ne sont vraies que prises séparément.  Ex.  « Vous avez mangé ce que nous vous avons donné or, nous vous avons donné un lapin vivant ;  donc vous avez mangé un lapin vivant. »

Une proposition est prise dans le sens composé lorsque l’attribut convient au sujet qui reste tel qu’il est énoncé dans la proposition ;  au sens divisé lorsque le sujet ne reste pas tel qu’il est énoncé dans la proposition.  Ex.  « Le pécheur peut être saint. »  Cette proposition est vraie dans le sens divisé, parce qu’alors elle signifie que le pécheur cessant d’être tel et étant converti peut être saint, mais elle est fausse au sens composé parce qu’alors elle signifie que le pécheur restant tel peut être saint.  Ou encore une proposition est vraie au sens divisé lorsque l’attribut convient au sujet suivant une certaine relation ou hypothétiquement.  Ex.  Le paralytique ne peut marcher, dans l’hypothèse qu’il ne soit pas guéri une proposition est vraie au sens composé lorsqu’elle ne sous-entend ni relation, ni hypothèse.  On dit encore qu’une proposition est vraie au sens composé lorsqu’elle est déduite d’autres propositions.  Les propositions de sens composé et de sens divisé sont des propositions modales, qui expriment la manière dont l’attribut est affirmé du sujet.  Si un nom unit le sujet tel qu’il est à l’attribut, la proposition est de sens composé ;  si le mode est exprimé par un adverbe ou un adjectif unissant à l’attribut le sujet non pas tel qu’il est en général, mais tel qui se trouve actuellement, dans un temps déterminé ou sous une certaine relation, la proposition est de sens divisé.  Cf. Divisionis fallacia.

—  Grosso modo, le sens « composé » (qui ne l’est pas vraiment, puisque les mots conservent toute leur signification) correspond à un énoncé général :  « la terre a besoin d’eau) » et le sens « divisé » (qui ne l’est pas plus que l’autre n’est composé) se rapporte à une situation :  « la bouteille d’eau minérale est sur la table » ;  « ce commerçant est une fripouille ».

Edmond Goblot, dans son Vocabulaire philosophique (1901), joue avec des produits toxiques et il ne s’agit pas de sens figuré.

Fallacia divisionis —  Erreur résultant des propositions complexes dans le sens, et consistant à passer du sens composé au sens divisé.  Ainsi de cette proposition :  « La strychnine est un poison », conclure qu’il faut s’en abstenir absolument, c’est une fallacia divisionis, car la proposition, incomplexe en apparence, est complexe dans le sens, et signifie :  La strychnine, prise hors de propos et à dose excessive, est un poison.

—  Pourquoi ne pas continuer sur sa lancée et proposer une paraphrase comme celle de Jefferson, à propos des révolutions (comme des petits verres) :  Une petite dose de strychnine de temps en temps ne peut pas faire de mal.  Même à dose homéopathique, je ne la recommande à personne.  Le sens n’est plus composé, on l’a vu, mais complexe, et tellement qu’on perd le sens commun :  « Alcaloïde extrait de diverses espèces de strychnos, mais également obtenu par synthèse, qui est un poison violent dont l’absorption provoque la contracture des muscles et entraîne la paralysie respiratoire. » (TLF).  Ses grandes qualités de logicien ne font pas de lui un très bon médecin pas plus qu’un pharmacien recommandable.

En logique, poursuit Goblot, on appelle terme complexe un sujet ou un attribut formé de l’assemblage de plusieurs idées, mais ne faisant néanmoins, dans la proposition, qu’un seul terme.  Ex. :  « Un homme prudent. »  L’addition qui se fait ainsi au terme simple peut être soit une explication (le triangle, qui est un polygone de trois côtés), soit une détermination (le triangle qui est inscrit dans une demi-circonférence).  L’addition déterminative est souvent sous-entendue ;  on dit alors que le terme est complexe dans le sens.  Quand nous disons :  « le président de la république », nous voulons dire ordinairement l’homme qui est présentement président de la république française.  Il faut donc faire attention si les termes sont pris dans le sens divisé ou dans le sens entier, et éviter les paralogismes a diviso ad integrum et ab integro ad divisum.  Les propositions complexes sont de deux sortes :  1° Complexes dans les termes; ce sont celles dont le sujet, ou l’attribut, ou l’un et l’autre, sont des termes complexes.  2° Complexesdans la forme ;  celles-ci s’appellent propositions modales.

—  Contrairement à ce qu’il indique, une phrase où apparaît le syntagme Président de la République pose rarement un risque de sophisme, tant dans la production que dans la réception du discours, contrairement au roi de France qui est chauve, comme on le sait.  On remarque d’ailleurs que contrairement à Goblot, je suis l’usage quant aux capitales.  Exemple d’un emploi général, emprunté à une source digne de foi :  En France, le Président de la République est le chef du pouvoir exécutif.

Faut-il remonter à Aristote, même s’il ne savait pas le latin ?  —  schnauzer Bientôt :  les phrases ont-elles un sens ?

58. Deux sophismes pour le prix d’un seul

29 mai 2010

Voici en avant-goût ce que dit le Trésor de la langue française :  Log., vx. Sens divisé.  Sens dans lequel est pris un adjectif ou un substantif, quand on l’applique à un être auquel il a déjà cessé de convenir. Quand Jésus a dit :  Les aveugles voient, il a voulu dire :  ceux qui étaient aveugles voient ; il a donné à ses paroles un sens divisé (Lar. 19e, Nouv. Lar. ill.).

Les définitions et commentaires qui suivent sont de Pierre Larousse et sont tirés du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (1866-1877 [par l'entremise de Gallica]).  Mes remarques suivront, précédée d’un tiret cadratin ( — ).

Sens composé.    C’est le sens qui résulte de tous les termes d’une proposition pris selon la liaison qu’ils ont ensemble, et de telle sorte que tous ces termes conservent leur signification propre dans toute l’étendue de la proposition.

Sens divisé. Ici les termes de la proposition ne conservent pas à tous égards leur signification propre ;  ils ne la conservent qu’en un certain sens et avec restriction.  La différence, assez difficile à saisir, qui distingue le sens composé du sens divisé sera éclaircie par les exemples suivants, tirés du Dictionnaire d’élocution.  « Une chose qui se meut ne peut pas être en repos. »  Si l’on considère à tous les égards la signification dans laquelle tous ces termes sont employés, cette proposition se trouve vraie et elle est dans un sens composé ;  mais si l’on considère qu’une chose qui se meut a pu être en repos auparavant et qu’elle y peut être ensuite, si l’on divise et l’on distingue la signification des termes de cette proposition, elle se trouve dans le sens divisé et elle est fausse.  Quand saint Matthieu dit que les boiteux marchent, que les aveuglent voient, si l’on prenait ces termes dans le sens composé, il y aurait de l’absurdité ;  mais si l’on divise leur signification, si l’on entend pas aveugles et boiteux ceux qui l’étaient et qui ont été guéris, la proposition est vraie.  Lorsque le peintre Apelle disait à un cordonnier, blâmant la jambe d’une de ses figures, qu’un cordonnier devait se mêler seulement de chaussures, il avait raison dans le sens composé de sa proposition, en ne considérant celui à qui il parlait que comme cordonnier ;  mais dans le sens divisé, en tant que ce cordonnier pouvait avoir des connaissances au-dessus de son métier et juger sainement un tableau, Apelle avait tort.

Pour mémoire, Sutor ne supra crepidam ou Ne sutor ultra crepidam (Pline, Histoire naturelle)  —  Les pages roses (1918) font état d’une sandale comme objet de la critique.

—  Naturellement, on ne sait pas d’où vient l’essentiel de ces passages.  Ils sont donnés à l’article sens, ce qui est déjà une mise en garde implicite, car il ne s’agit pas du tout de sens, même si vous l’écrivez en latin.  Il s’agit d’interprétation.  Et qui pis est, d’origine aristotélicienne ou aristotélique, comme on disait aussi.  Je cite ma source plus loin.  On ne peut pas affirmer qu’il y a un sens divisé, pas plus en réalité qu’il n’y a de sens composé (malgré la thèse absurde et arithmétique des compositionnistes, qui suppose quelque part une équation).  On notera (sans connoter) que je n’ai plus de doute sur le rôle de Kant dans cette histoire (5+7=12), si Aristote est le premier à avoir pensé dans ces termes. À suivre.  schnauzer

57. Rectification

29 mai 2010

Un retour sur moi-même (je suis un adepte des seconds mouvements, quitte parfois à tourner en rond) m’a permis de trouver la connotation dans le Lexique de terminologie scolastique de Pierre Nova (1885), malgré l’indication précédemment donnée.  Il fallait chercher sous le verbe pour trouver le nom.  Je cite donc :

“Le verbe connotare signifie désigner une chose à l’aide d’une autre, n’avoir pas de signification propre, mais réclamer, pour cela, le secours d’un autre terme.  Les choses connotata sont les corrélatifs qui se supposent mutuellement.”

La suite, malheureusement, semble être passée par le moulin de Port-Royal :

“Les connotatifs ou adjectifs sont des termes qui désignent la manière d’être de la substance.  Ex. :
Petit, grand.

Ma remarque me vient de l’expérience que je viens d’avoir avec mes fouilles sur le sens composé et le sens divisé, dont je parlerai ensuite, mais en citant abondamment, car, comme dit Pierre Larousse (ou son collaborateur), la chose est “assez difficile à saisir”.

Cette difficulté tient en grande partie au temps (pas le temps verbal, celui qui s’écoule) et à la manière parfois elliptique dont se fait la transmission.  Je ne m’attarderai pas outre mesure sur ces antiquités (vraiment), mais elles contribuent à leur manière à re-poser plus clairement la question du sens de la phrase ou mieux, quitte à vendre la mèche, du sens dans la phrase.  La prochaine livraison suit. schnauzer

56. Trouble connotation (suite)

26 mai 2010

Jeanne Martinet (1973) consacre trois pages de ses Clefs pour la sémiologie à la connotation, mais surtout à la discussion de l’extrapolation qu’en fait Hjelmslev (dont on trouvera un résumé et un schéma dans le Langage dirigé par Pottier [1973] ou ici même).  Si j’avais entrouvert le volume 24 heures plus tôt, je me serais probablement épargné des recherches qui sont condamnées par la pauvreté des moyens que je puis mettre en branle.  Elle signale en effet un article de Molino dans la revue Linguistique 7 (1971), numéro qui ne figure malheureusement pas dans ma maigre collection.  D’après les quelques lignes qu’elle lui consacre, il ferait état des avatars (les vrais) par lesquels est passée la connotation des scolastiques d’abord par la linguistique [ce qui est faux et incomplet] et au-delà chez Barthes, embrayant sur Hjelmslev.

Elle dit “l’oeuvre de Barthes”, mais aujourd’hui, sauf chez quelques littéraires, il ne doit plus y avoir beaucoup de disciples de ce métaphoriste, dans les années soixante-dix par contre il en allait autrement, qui se piquait de reprendre l’idée (fausse) qu’avait le linguiste danois de la connotation.  On comprend, comme elle était tout et n’importe quoi, qu’à l’époque je me sois repris après être, comme tout le monde, tombé dans le panneau de la connotation (je me souviens d’un prof de l’Uqam qui pontifiait (connotait, devrais-je dire).  C’est l’incohérence de la notion (et non une quelconque polysémie, comme le mot n’avait pas encore de sémantisme stable) qui m’a amené à la rejeter, bien que dans le mémoire de maîtrise, je l’aie accueillie sans discernement (excellent exemple de psittacisme à ne pas pratiquer).

Il est aussi possible qu’ayant assisté à une conférence de Molino (ou bien était-ce son frère ?) j’aie repris mes esprits.  Car Jeanne Martinet n’indique pas qu’il fasse une critique de cet emploi métaphorique dans les 25 pages qu’il y consacre.  Il ne semble pas être question du rôle de J. S. Mill, alors qu’il a bouleversé pas mal l’horizon logico-philosophique du XIXe siècle.  Martinet, en tout cas, ne signale pas le premier avatar (la première fausse interprétation de la chose) chez les Grammairiens du XVIIe siècle ni le sens qui équivaut à la compréhension chez Mill et qu’on retrouve chez Cuvillier.

Lalande, que j’avais négligé, est assez dur avec Mill et par suite avec Goblot qui lui emboîtait le pas et surtout la remarque de C. Webb qui veut que, au contraire de Mill, Sophronisque (nom propre) contienne l’idée de père de Socrate.  Le problème c’est que j’apprends que Sophonisque est le père de Socrate en lisant la remarque (n’étant ni helléniste ni philosophe).  Donc il n’est pas possible d’affirmer qu’un nom propre ait un sens.  Il a une référence et une signification (et paf, en voilà l’exemple), mais pas de sens.  Même dans la partie historique de mon PL de 1918, sauf à l’article Socrate où il est cité comme père et comme sculpteur, mais cela n’en fait pas un sens.  Monsieur Webb n’a donc pas compris que les spécialistes du domaine peuvent posséder des informations, mais ne peuvent pas prétendre qu’il s’agit du sens ni de la définition, à moins qu’il s’agisse d’une description, comme celle qu’on trouve pour la Bataille de Solferino (il s’agit d’un tableau).  À ce moment-là les noms propres seraient polysémiques, comme dans le cas de Sophonisbe, titre de plusieurs tragédies signées Trissino, Mairet, Pierre Corneille, Voltaire, Alfieri…

L’intention de Mill était d’ailleurs d’opposer une compréhension variable et subjective (lâche, dit Lalande), à la définition (décrite par Mill comme “fixed” connotation).  On note d’ailleurs que Mill ne se gêne pas pour considérer que la compréhension (au sens distinct de l’extension) implique les attributs.

Dans sa vision des choses, donc, le nom propre est dépourvu de connotation (au sens qu’il lui donne, c’est-à-dire de notes ou traits sémantiques).  Trois autres logiciens anglais le suivent de près (Jevons, Benecke) ou de loin (Keynes).

La critique de Webb porte doublement à faux car elle s’appuie sur une explication grammaticale de ce qu’il croit être l’étymologie, d’où la confusion et la signification confuse des Grammairiens Arnauld et Beauzée.

Retournons à Thonnard à propos de concept abstrait ou concret :  ”humanité et homme désignent la nature humaine soit prise à part soit conjointement avec un sujet individuel quelconque”.  On laisse de côté le fait que le concept concret serait encore abstrait - il serait le fruit d’une abstraction totale.

Peut-être Thonnard n’est-il pas clair, mais il ne parle pas d’adjectif (erreur de Webb) :  ”mais un aveugle ou un noir, concept concret, désignent d’abord la forme de cécité ou de noirceur comme dépendante d’un sujet où elle se réalise : ils sont connotatifs”.  Chez les scolastiques, une forme est dans une matière quand elle existe dans un sujet.  Il ne s’agit donc pas de de rapport grammatical.

On peut, comme moi, rejeter l’idée qu’un concept soit concret, parce qu’il s’agit en réalité d’un raccourci qui n’offre pas de prise à l’esprit.  S’il y a un concept correspondant à périssoire, il est aussi abstrait que celui de (un) période.  C’est l’objet ou l’être désigné (ou mieux, dénoté) qui est concret ou abstrait.

Et je ne parle pas de l’impression qu’une chose peut nous faire.  Si vous croyez par exemple que périssoire a un rapport avec périr, vous avez raison, mais ce n’est pas une connotation, c’est son étymologie.  La cécité est peut-être un concept, mais probablement pas pour un aveugle.  L’aveugle lui-même n’est pas un concept, n’en déplaise à saint Thomas (celui du thomisme) et à Thonnard, mais une personne ou, sémantiquement, un mot qui a une définition descriptive et non sémantique et réfère à une classe de personnes.

Les autres acceptions (noms ou adjectifs) ont un sens, comme la locution “à l’aveugle”.  On voit donc que la connotation mérite de retourner à ses origines obscures au lieu de troubler les esprits qui ne savent s’il s’agit de l’investissement affectif d’un terme ou de son bagage social dû à ses mauvaises fréquentations.  Songez aux exemples que donne le Petit Larousse de 1918 pour aveugle (au sens de {privé de jugement}).  La colère rend aveugle.  Haine aveugle.  Soumission aveugle (le sens ici est différent, bien sûr, et il saute aux yeux, si je puis me permettre, pas du tout comme la connotation).

On le voit, le problème reste celui, sémiotique, du rapport entre le mot, l’objet (et pour les Anglo-Saxons, le nom et la personne, avant Frege même) et l’état de conscience (le fait cognitif) correspondant.  Ce n’est donc que partie remise.  Après un bref arrêt sur image avec le sens composé et le sens divisé des anciens logiciens, je reprendrai la question du sens qui semble exclue de la triade évoquée en début d’alinéa.  schnauzer

55. La trouble histoire de la connotation

25 mai 2010

Troisième jour d’inactivité.  L’inconvénient que je viens de découvrir c’est que l’absence de travail intellectuel laisse le champ libre aux souvenirs pénibles qui comme les gaz occupent tout l’espace disponible.  En fait, j’étais partiellement occupé hier :  je cherchais quelque chose dans le Dictionnaire Universel de Pierre Larousse… oui.  Je voulais faire le point sur la connotation.  Puis sur le sens et la signification.  Par malheur, c’étaient des volumes en mode image (sur Gallica).  Il a donc fallu un temps infini, c’est-à-dire plein de creux.

Sur le sens, j’ai constaté que les catégories qui servaient à Dupriez pour organiser sa matière lui venaient sans doute de Larousse.  On y trouve les principaux sens que j’ai examinés dans la sémantique intuitive et en prime le sens des scolastiques ou de Port-Royal, le fameux sens composé et son contraire, le sens divisé.  Ces derniers sont “clairement” expliqués dans le Vocabulaire de Goblot.  Le sens divisé pourrait très bien servir d’argument anti-frégéen ou anti-compositionnaliste.

Venons-en à mon sujet.  La connotation n’est pas au nombre des notions que je retenues dans la panoplie des métatermes de la théorie de opérations sémantiques.  J’ai préféré adopter le terme qu’employait Pottier en 1974, soit l’association.  L’avantage de la notion d’association, même si on la définit comme valeur ajoutée, consiste à permettre de rattacher la dinde à Noël et inversement Noël à la dinde (l’exemple est chez Pottier, mais pas son retournement).

La connotation est, de nos jours, en linguistique, opposée à la dénotation, ce qui n’a pas toujours été le cas, comme la définition de dénotation au titre de “sens” (mais qu’est-ce donc qu’un sens dénotatif ?).  Normalement, la dénotation, comme l’extension, c’est la référence, où la dénotation s’oppose partiellement (collectif-singulier) à la désignation.

Les scolastiques employaient le terme de note pour analyser les concepts, ce qui explique partiellement l’étymologie, bien que le lexique scolastique de Pierre Nova (la nomenclature est en latin), ne fasse pas état de la connotation.  Faute d’une grande Bibliothèque à proximité, je suis obligé de m’en remettre à mon vieux Thonnard, mais comme il est thomiste, nous ne perdons pas au change.  Les vingt pages que Charles Rémusat consacre à l’histoire de la scolastique dans son Abélard ne font pas non plus état de la connotation.

Pourquoi l’histoire est-elle trouble ?  Parce qu’elle représente un assez bon exemple d’un changement de sens (ah, diablesse de diachronie) par ignorance ou incompréhension.  Si l’on peut sans peine avancer que la paternité de la connotation soit scolastique, on s’étonne alors que Brekle (cité notamment comme source par le TLF (le Trésor, voir à droite) s’en remette à Arnauld (dans sa Grammaire de 1660) pour le sens de connotation, alors qu’il est évident que ce Monsieur de Port-Royal pédale dans la semoule, mêlant Descartes à l’histoire.

Arnauld présente la connotation comme la signification confuse qui s’ajoute à la signification distincte.  Naturellement, à l’époque on réagissait contre la scolastique, mais ça ne devrait pas troubler l’entendement.  Il est d’ailleurs question de la connotation d’une chose.  Je ne cherche pas à défendre les scolastiques (qui confondaient allégrement les deux plans), mais je crois que quand on fait un emprunt, on devrait être plus soigneux ou plus prudent.

Ce n’est pas la chose qui connote, mais le concept, et pas n’importe lequel.  Le concept abstrait (pris à part de tout sujet) n’a pas de connotation chez les scolastiques.  On est ici dans la compréhension, mais ils ne se gênent pas pour avoir un concept concret.  C’est lui qui connote.  Le concept abstrait est toujours absolu, mais pas le concret ;  dans aveugle la forme de cécité dépend d’un sujet et le concept est dit connotatif.

On comprend que le glissement soit facilité, surtout si Descartes (1596-1650) est passé par là avec des notions comme des idées claires-confuses.

Je ne signale que les acteurs possibles du détournement sémantique.  On a à l’origine les philosophes scolastiques se réclamant d’Aristote, puis la réaction.  Et L’Homme à la double casquette, Arnauld, logicien et grammairien.  Cité ici :

« Or ce qui fait qu’un nom ne peut subsister par soy-mesme, est quand outre sa signification distincte, il y en a encore une confuse, qu’on peut appeler connotation d’une chose, à laquelle convient ce qui est marqué par la signification distincte) [emprunté au TLF]. »

Mais c’est ce qui suit qui est important (je transcris [courtoisie de Gallica, BnF]) :  Ainsi la signification distincte de rouge, est la rougeur. Mais il la signifie, en marquant confusément le sujet de cette rougeur, d’où il vient qu’il ne subsiste point seul dans le discours, parce qu’on y doit exprimer ou sous-entendre le mot qui signifie ce sujet.

Comme donc cette connotation fait l’adjectif, lors qu’on l’ôte des mots qui signifient les accidents, on en fait des substantifs, comme de coloré, couleur ; de rouge, rougeur ; de dur, dureté ; de prudent, prudence, etc.

Beauzée prendra la succession et baptisera connotatifs les articles le, la, les, ce qu’on appelle aujourd’hui parfois des déictiques.  Il y a, dira-t-on, solution de continuité.

On est loin de l’explication de Thonnard, mais on comprendra mieux comment l’incompréhension s’installe avec comme exemple la définition que donne le TLF pour la connotation originale - elle ouvre les portes à tous les galvaudages, comme celle de Pierre Larousse qui suit.

connotation - A.- PHILOS., LOG. 1. LOG. SCOLAST. Propriété d’un terme de faire connaître en même temps que son objet certains attributs du sujet. [TLF]

connotation - Sens plus général qu’on peut attribuer à un terme abstrait, outre sa signification propre. (Rare.)

connotatif - (Gramm.)  Indiquant à la fois l’idée secondaire et l’idée principale.

Les autres acteurs du drame sont, parmi les philosophes anglais, John Stuart Mill, et, parmi les linguistes modernes, Hjelmslev et Martinet.  Mais un des popularisateurs pour ne pas dire vulgarisateurs a sans doute été Roland Barthes.

Ce petit topo devrait être complété, mais en dehors du fait que l’initiative de Stuart Mill a été la plus pratique (il en fait l’équivalent de la compréhension, ce qui le rend partiellement responsable de la fausse opposition connotation-dénotation), et que celle de Hjelmslev (métalinguistique) ne s’explique que par un nouveau hiatus dans le cheminement du mot, il n’y a pas de quoi échafauder une théorie, pas de quoi, surtout, dresser un échafaud.  Till next time.  schnauzer.

54. La révision de l’Essai est terminée

20 mai 2010

J’ai fini hier.  Finir est une façon de parler.  Comme l’attention n’est pas toujours à 100 %, certaines choses échappent à ce qu’un de mes patrons dans le temps (quand j’avais des patrons) appelait mon “eagle eye”.

Hyperbolique et faux.  J’ai le pouce gauche tuméfié.  Il y a des années, pour ne plus souffrir du syndrome du tunnel carpien, j’ai abandonné les souris au profit des boules graphiques.  Je suppose que quoi que je fasse, il y aura toujours une douleur quelque part.  Je parie que celle qui a élu domicile dans mes épaules est liée au temps que je passe devant le clavier et les écrans.

Je ne sais pas si je ferai une pause sérieuse, car j’ai tellement l’habitude de m’installer ici que j’ai déjà chargé dans WebCoder les fichiers d’un autre texte, avorté, inachevé, mais que je vais relire avant de statuer sur son sort.  Je ferai la même chose pour Croire ou Savoir, maintenant que l’hypothèse Gamma est intégrée à De l’inférence sémantique.

J’ai jeté un coup d’oeil à la page-résumé, qui en réalité a précédé le texte constitué d’une suite de livraisons sur un blog aujourd’hui disparu.  C’était mon second blog sur le même sujet, mais le premier était anti-négationniste en plus d’être le produit d’un mécréant.  Ce qui m’a attiré des ennuis (harcèlement, insultes, etc.).  J’ai fini par plier bagage.

Je ne suis pas doué pour le blogage, même si je me défends en ce qui concerne le déblocage.  En cours de route, dans la révision de l’Essai j’ai failli tout plaquer - la révision et même retirer le texte du site tellement j’étais peu satisfait.  C’est sans doute l’idée de la refonte qui était pourrie.  Malgré ce dernier passage (avec maints passages à vide) il reste des redites difficiles à faire disparaître sans compromettre des pans entiers du texte.

Celui que je me propose de corriger maintenant s’intitule Sémantique restreinte et se voulait une application à un corpus homogène, mais l’intérêt m’a abandonné très tôt, et pour m’occuper, j’ai relu les bouquins qui m’avaient non pas influencé, mais orienté vers la sémantique (à la maîtrise j’étais en “études littéraires”, malgré un vernis linguistique).

C’est arrivé chez Greimas que tout a basculé :  au lieu de faire de la sémiotique du fait littéraire, je me suis attaché à étudier le processus de lecture d’un double point de vue, sémantique et sémiotique et le seul texte a être analysé dans la thèse de 79 c’était une publicité d’IBM à propos de sauver Venise.  La Sémantique restreinte est devenue un cul-de-sac quand je me suis mis à fouiller dans mon passé.

Mauvaise idée.  Je ne sais pas si je dois dire que j’envie les gens qui disent qu’ils ont de bons souvenirs, mais je sais que je mentirais si j’employais l’expression.  Cela explique sans doute mes troubles de mémoire.  Je ne crois pas.  Je n’ai jamais eu une “bonne” mémoire, je veux dire, comme celles que l’on prête aux comédiens (j’entends les gens de théâtre).

Soyons sérieux.  Je vais aussi annoter l’article de Frege, que j’ai trouvé en anglais, dans une traduction de Max Black que j’écorche dans le dernier texte pondu.  Je dois dire que je ne suis pas surpris qu’il se soit proposé de le traduire.  Sa conception du sens ne l’aurait pas amené à formuler des hypothèses comme les miennes.  Qui ne sont pas si aberrantes que cela.  En finissant la révision de l’Essai je suis tombé sur un extrait dans le corpus électronique que j’avais tiré de Robert et de l’Encyclopédie Universelle Larousse - extrait tiré d’EUL, justement, où il était question de la “sémantique distributionnaliste” qui, elle, peut avoir pour prolongement des hypothèses comme les miennes.

Mais le budget étant ce qu’il est (et surtout ce qu’il deviendra), pas question d’accumuler une autre documentation que gratuite.  No books allowed.  Même pour les polars, dont je suis pourtant un grand amateur.  La question de l’Essai se réglera probablement d’elle-même.  Je me propose de faire le point d’une part sur la règle d’inférence depuis sa conception et de l’autre sur les relations et leurs organisations possibles (du sémiogramme à la synèse).

Si je le fais, je remplacerai alors les parties de l’Essai où il en est question, dans les deux cas.  En attendant, notons le verbe du jour : terrir - “saison où les tortues terrissent”, c’est-à-dire où les tortues viennent à terre pour pondre.

Je mourrai peut-être idiot, mais au moins je saurai comment s’appelle ce qu’elles font quand elles prennent patte sur les grèves.  À la prochaine.  Schnauzer.

53. Le point

7 mai 2010

La dernière fois, j’étais dans AZ (environ mille “fiches”) et aujourd’hui je suis à mi-chemin ou presque dans l’Essai que je relis et corrige dans la mesure du possible.  Je m’aperçois que la refonte n’était pas une réussite.  Il faudrait, pour bien faire, reprendre tout cela, mais c’est un boulot énorme.  Il y a trente pages web, généralement de plus de 60 kilo-octets sinon de 90.  Grosso modo cela fait un bouquin de 900 pages.

Disons que je vais terminer cette révision et y songer.  Si je suis encore dans les parages l’année prochaine (2011), je m’y mettrai.  Je vois déjà les divisions :  1) avant la théorie (l’horizon intellectuel), 2) la théorie a) les relations, b) la règle, c) ses applications.

Mais cette année, je dois relire les deux textes d’importance secondaire, le projet de sémantique restreinte et croire et savoir, pour savoir, justement, si je les garde ou ce que j’en garde.  Ensuite l’examen des matériaux de la synonymie et, naturellement, voir si “De l’inférence sémantique” tient le coup.

J’ai bien un tout petit projet (en fait deux) : faire le point sur les relations sémantiques d’une part (quelque chose de très court, résumant tous les traitements épars sur le site) et de l’autre, le point sur la règle d’inférence, notamment sous la forme d’un graphique au moyen d’Aibase2.

La question que l’on est en droit de se poser est la suivante :  pourquoi à notre époque y a-t-il encore des compositionnalistes ?  Je veux dire des gens qui pensent que le sens d’une phrase est une composition des sens de ses composants.

La seule explication me semble qu’ils ne savent pas ce qu’est le sens.  Comme j’ai souvent des problèmes d’endormissement, je retournais cette question dans ma tête et je me suis dit, comme avec les observations dites sémantiques des syntacticiens, ce doit être parce qu’ils confondent sens et référence.

Le test est celui de la compression.  La référence est incompressible, sauf par coréférence ou anaphore, le sens l’est, je veux dire, le sens est compressible.

La compressibilité anaphorique est un exemple de la compressibilité sémantique et n’est possible que par rapport au contexte plus large (permettant d’identifier “ils”, “les”, et l’époque.  Pour l’exemple ci-dessous, la coréférence sur trois unités donnerait quelque chose comme :

ils les harcelaient pendant ce temps-là

Ex (pris dans le Petit Larousse 1918)  les guérillas harcelaient les Français pendant l’expédition d’Espagne.

On remarque que référentiellement, la substitution est possible : la guerre d’Espagne, les troupes françaises, les partisans espagnols.

Ça nous change de “Aimée lit Proust” et “les castors construisent des barrages”.

Pour mémoire, l’exemple ne comporte que trois éléments lexicaux de nature sémantique et deux désignations (référence).

La suite ou la correction sous peu. schnauzer.