59. Deux sophismes ou un seul ?
29 mai 2010Suite de 58.
— Le sens composé présente autant de difficulté que Pierre Larousse en voit dans le sens divisé : dans la phrase « le faux jeton versait des larmes de crocodile », seuls verser et larmes peuvent être considérés comme ayant leur sens propre, mais rien n’est sûr. Il peut parfaitement s’agir de faux-semblants. Comme exemple de sens divisé, sauf à être convaincu du mouvement perpétuel, la phrase est incomplète (cf. en même temps. Il n’y a aucune raison de diviser quoi que se soit, et surtout pas le mouvement (sophisme célèbre) : ce n’est pas tant qu’elle soit fausse, mais si vous désarticulez la phrase, vous risquez de perdre ce qui la lie, l’expression d’une contradiction. Il aurait pu prendre celle-ci : « les contradictoires sont impossibles ».
— J’ai oublié dans quelle langue saint Matthieu est censé avoir écrit son évangile, mais il y a fort à parier que les contraintes de la langue d’origine ont ici un rôle. Et je ne crois pas qu’Aristote ait lu saint Matthieu (ce serait un parachronisme), comme Pierre Larousse le faisait remarquer : « Il est vrai qu’Aristote ignorait le latin », à propos du brûlot de Th. Reid contre le Stagirite. Je suis effectivement très divisé quant à la signification des « boiteux qui marchent ». Nicole (Port-Royal) donne plus complètement : « Jésus-Christ dit, dans l’Évangile , en parlant de ses miracles : Les aveugles voient , les boiteux marchent droit, les sourds entendent ». Son exemple de sens composé est intéressant : comme quand saint Paul dit que les médisants, les fornicateurs, les avares n’entreront point dans le royaume des deux ; car cela ne veut pas dire que nul de ceux qui auront eu ces vices ne seront sauvés ; mais seulement que ceux qui y demeureront attachés, et qui ne les auront point quittés, en se convertissant à Dieu, n’auront point de part au royaume du ciel. On le voit, il s’agit moins de sémantique que d’herméneutique. Comment interpréter favorablement la parole divine.
— Quant à l’effort que fait Pierre Larousse pour donner autre chose que de l’exégèse biblique, il fait une extrapolation bien osée en prêtant au cordonnier une culture que même la cour d’Alexandre le Grand (IVe siècle av. notre ère) ne devait pas favoriser : je reprendrai l’exemple pour illustrer ce que j’entends pas signification, car le sens divisé, si l’on passe outre le sophisme qu’il est, est proprement un jugement de valeur sur le sens des syntagmes réunis dans les limites de la phrase.
Selon Alexis Bertrand dans son Lexique de philosophie (1892) il s’agit là du sixième sophisme selon la Logique de Port-Royal : Passer du sens divisé au sens composé, ou du sens composé au sens divisé (fallacia compositionis, divisionis, illusion de composition, de division). Confirmé par la citation de Nicole plus haut (p. 232, de l’éd. Charles Jourdain de 1854). Mais Gardeil (1964), thomiste, situe ces sophismes verbaux (comme les autres, Fallacia extra dictionem) chez Aristote, dans les Topiques.
Pour Pierre Nova, dans son Dictionnaire de terminologie scolastique (1885), l’artifice de composition est un sophisme qui consiste à accorder en même temps à un sujet des attributs qui ne lui conviennent que séparément, ou à admettre des propositions conjointement vraies, alors qu’elles ne sont vraies que prises séparément. Ex. « Vous avez mangé ce que nous vous avons donné or, nous vous avons donné un lapin vivant ; donc vous avez mangé un lapin vivant. »
Une proposition est prise dans le sens composé lorsque l’attribut convient au sujet qui reste tel qu’il est énoncé dans la proposition ; au sens divisé lorsque le sujet ne reste pas tel qu’il est énoncé dans la proposition. Ex. « Le pécheur peut être saint. » Cette proposition est vraie dans le sens divisé, parce qu’alors elle signifie que le pécheur cessant d’être tel et étant converti peut être saint, mais elle est fausse au sens composé parce qu’alors elle signifie que le pécheur restant tel peut être saint. Ou encore une proposition est vraie au sens divisé lorsque l’attribut convient au sujet suivant une certaine relation ou hypothétiquement. Ex. Le paralytique ne peut marcher, dans l’hypothèse qu’il ne soit pas guéri une proposition est vraie au sens composé lorsqu’elle ne sous-entend ni relation, ni hypothèse. On dit encore qu’une proposition est vraie au sens composé lorsqu’elle est déduite d’autres propositions. Les propositions de sens composé et de sens divisé sont des propositions modales, qui expriment la manière dont l’attribut est affirmé du sujet. Si un nom unit le sujet tel qu’il est à l’attribut, la proposition est de sens composé ; si le mode est exprimé par un adverbe ou un adjectif unissant à l’attribut le sujet non pas tel qu’il est en général, mais tel qui se trouve actuellement, dans un temps déterminé ou sous une certaine relation, la proposition est de sens divisé. Cf. Divisionis fallacia.
— Grosso modo, le sens « composé » (qui ne l’est pas vraiment, puisque les mots conservent toute leur signification) correspond à un énoncé général : « la terre a besoin d’eau) » et le sens « divisé » (qui ne l’est pas plus que l’autre n’est composé) se rapporte à une situation : « la bouteille d’eau minérale est sur la table » ; « ce commerçant est une fripouille ».
Edmond Goblot, dans son Vocabulaire philosophique (1901), joue avec des produits toxiques et il ne s’agit pas de sens figuré.
Fallacia divisionis — Erreur résultant des propositions complexes dans le sens, et consistant à passer du sens composé au sens divisé. Ainsi de cette proposition : « La strychnine est un poison », conclure qu’il faut s’en abstenir absolument, c’est une fallacia divisionis, car la proposition, incomplexe en apparence, est complexe dans le sens, et signifie : La strychnine, prise hors de propos et à dose excessive, est un poison.
— Pourquoi ne pas continuer sur sa lancée et proposer une paraphrase comme celle de Jefferson, à propos des révolutions (comme des petits verres) : Une petite dose de strychnine de temps en temps ne peut pas faire de mal. Même à dose homéopathique, je ne la recommande à personne. Le sens n’est plus composé, on l’a vu, mais complexe, et tellement qu’on perd le sens commun : « Alcaloïde extrait de diverses espèces de strychnos, mais également obtenu par synthèse, qui est un poison violent dont l’absorption provoque la contracture des muscles et entraîne la paralysie respiratoire. » (TLF). Ses grandes qualités de logicien ne font pas de lui un très bon médecin pas plus qu’un pharmacien recommandable.
En logique, poursuit Goblot, on appelle terme complexe un sujet ou un attribut formé de l’assemblage de plusieurs idées, mais ne faisant néanmoins, dans la proposition, qu’un seul terme. Ex. : « Un homme prudent. » L’addition qui se fait ainsi au terme simple peut être soit une explication (le triangle, qui est un polygone de trois côtés), soit une détermination (le triangle qui est inscrit dans une demi-circonférence). L’addition déterminative est souvent sous-entendue ; on dit alors que le terme est complexe dans le sens. Quand nous disons : « le président de la république », nous voulons dire ordinairement l’homme qui est présentement président de la république française. Il faut donc faire attention si les termes sont pris dans le sens divisé ou dans le sens entier, et éviter les paralogismes a diviso ad integrum et ab integro ad divisum. Les propositions complexes sont de deux sortes : 1° Complexes dans les termes; ce sont celles dont le sujet, ou l’attribut, ou l’un et l’autre, sont des termes complexes. 2° Complexesdans la forme ; celles-ci s’appellent propositions modales.
— Contrairement à ce qu’il indique, une phrase où apparaît le syntagme Président de la République pose rarement un risque de sophisme, tant dans la production que dans la réception du discours, contrairement au roi de France qui est chauve, comme on le sait. On remarque d’ailleurs que contrairement à Goblot, je suis l’usage quant aux capitales. Exemple d’un emploi général, emprunté à une source digne de foi : En France, le Président de la République est le chef du pouvoir exécutif.
Faut-il remonter à Aristote, même s’il ne savait pas le latin ? — schnauzer Bientôt : les phrases ont-elles un sens ?